STYLE
Publié le
7 février 2025
“Metteur en son”, “Illustrateur sonore”, “Celui qui fait vibrer la mode”, “Le DJ des défilés”… Les surnoms, les superlatifs et les éloges concernant celui qui fait danser les courbes de la haute couture ne manquent pas. Personnage, humain et artiste atypique aux premiers abords, Michel Gaubert est surtout un songeur amoureux. De Chanel, Dior, Celine, Loewe, Boss à toutes les plus grandes maisons de mode, celui qui donne le la réalise des performances dans lesquelles vous pouvez entendre Lou Reed, Prince, Christine and The Queens, Igor Stravinsky, Claude Debussy, Ennio Morricone, Perez Prado, Mina… Et bien entendu, David Bowie. Si Michel Gaubert fait la bande-son de la mode, le 4ᵉ art fait aussi Michel Gaubert. Toujours dans la quête de l’horizon. Teinté de notes bleues. Son travail est un héritage dont il faut se laisser surprendre. La dernière fashion week de Paris, où il a fait palpiter Chanel ou Fursac, est l’occasion de dresser son portrait.
Pour la collection printemps-été 2025 de la maison Chanel, Michel Gaubert compose la bande-son du défilé en s’associant à Gustave Rudman. Une musique à l’image du décor avant tout. Une structure tout en rondeur et en point de fuite. Les deux pétales du logo se transforment en une boucle infinie qui monte et descend. Les hauts et les bas de la vie qui se répètent à travers les héritages. Mais, coupé net en son milieu, le chemin laisse la possibilité de s’envoler au-delà du Grand Palais, pour aller voir cet ailleurs que les rêves proposent. L’espoir de changer l’histoire pour tenter de vivre un renouveau. Propose un âge empreint du passé et du présent. Composer une mélodie qui avance, sans oublier les échos de ce qui fut notre maison.
Michel Gaubert et Gustave Rudman proposent une bande-son qui se répète jusqu’à la fin des temps. Le poids de la responsabilité des successeurs qu’ils se doivent d’assumer, mais surtout de préserver dans sa superbe. En parallèle, vous entendez une montée en puissance perpétuelle. Celle d’un songe tempétueux qui vous réveille dans une énergie incontrôlable. Une pulsion de vie puissante venue du bleu de la nuit pour éclairer le bleu du jour. À l’image du blues, le duo fait preuve de maîtrise dans les demi-tons. Ils créent de la nuance pour construire une atmosphère onirique, picturale, émotionnelle et sensationnelle suspendue.
Une traduction sonore des vêtements entre deux temporalités. Du clair-obscur fantastique et réaliste, familier et nouveau que propose cette année. Leur musique se place dans cet instant (entre jour et nuit) qui semble s’étirer sans fin pour poser une question : qu’est-ce qu’il y a au-delà de l’infini ?
Le début du défilé est emprunté à l’électro. Dans un style ambiant, lofi, presque ASMR, Michel Gaubert et Gustave Rudman se concentrent sur des sons. Les traces d’une nuit d’aventure au Palace de Paris ou au Berghain de Berlin. L’électro qu’ils jouent, c’est les lueurs des verres qui trinquent à tout ce que vous n'attendez pas. Fini la mise en scène. Chacun de vos pas, chacun de vos gestes, vous conduisent vers ce bleu lumière.
Vous dansez pour la première fois de votre vie. Chaque mouvement est une nouvelle liberté. Ce qui n’est qu’une ligne devient un mouvement. Ce qui n’est qu’une couleur devient une fresque. Ce qui n’est qu’une texture devient une peau. Ce qui n’est qu’un vêtement devient une histoire. Ce qui n’est qu’apparence devient une identité. Au petit matin, tout a révolutionné sans que rien n’ait changé. Car l'immuabilité sociale est fermement ancrée. En revanche, votre rapport à vous-même n’est plus le même. Le jour se lève sur l’écume de la nuit. Ce vent d’embrun a décidément une fraîcheur chaleureuse. Dans le miroir, vos vêtements vous portent par ce flow différent de la veille. C’est une sensation d’équilibre qui vous inonde. Votre identité dans toutes ses nuances.
Michel Gaubert a été profondément marqué par David Bowie dans sa jeunesse. Un homme, un personnage, un artiste, un créateur, un parolier, un styliste… Tout chez le chanteur inspire le futur music supervisor des plus grandes maisons. Lorsque vous écoutez le compositeur parler de son idole, vous captez encore, ici et là, la voix de l’adolescent qui découvre ce qu’il veut être. Il veut être singulier. N’entendez pas en dehors du système, ou hors normes. Comprenez : qui se définit par lui-même. Nous sommes des assemblages des autres et de nos choix. Un juste milieu entre rejet et absorption. C’est ce que vous entendez dans les playlists officielles du metteur en son. Un mélange musical en trois temps : passé, présent, futur.
Un caractère exacerbé à l'adolescence que l’homme et l’artiste subliment dans une richesse musicale rare. Vous l’aurez compris, il sait donner du sens à ce que vous écoutez. Cela ne traduit pas nécessairement une variété d'influences. C’est là son plus grand talent. Comme quand il était adolescent, Michel Gaubert reste étonné, curieux, questionnant et piquant sur le monde. La musique ne s’arrête ni à une époque, ni à un style, ni même à une commande. C’est l’art de la rencontre. Un aspect qui va profondément s'imprégner dans le travail du musicien. Il fait se côtoyer les arts, les cultures, les personnes et les sociétés.
Nous sommes dans une décennie où plus rien ne semble avoir d'importance, tant le paysage défile de plus en plus vite, parce qu’on accélère toujours plus. Difficile alors de se poser pour prendre le temps de discuter avec quelqu’un. Michel Gaubert est un être de rencontres, un artiste de mélange, un homme qui refuse de se contenter, une identité de partage. Par sa musique, il reconstruit la voie vers ce qui semblait inaccessible. Par son sens aiguisé des sonorités, il permet le dialogue entre deux mondes. Par son cœur amoureux, il appelle à l’humanité de tout à chacun. Plus fondamentalement, il vous rappelle l’essence qui devrait alimenter le moteur.
Il y a de nombreuses raisons de se pencher sur le travail de ce couturier sonore. D’abord d’un point de vue mode pure avec sa capacité à donner de la vie aux vêtements. Également, artistique par ses mixes incarnés. Enfin, social par ses intentions de vouloir créer du lien entre nous tous à travers son travail. Mais, après plusieurs mois à écouter ses défilés, c'est une raison bien plus profonde qui justifie de se pencher sur le travail de cette icône de la mode, — celle qui m’a fait tant aimer la musique depuis mes six ans : parce que Michel Gaubert est un faiseur de rêves.