INTERVIEW

Léopold Kraus : "Je voulais faire un film qui aborde des tabous."

Publié le

10 juillet 2026

Microstar (en salles actuellement) est le premier long métrage de Léopold Kraus. L'acteur Abraham Wapler y incarne Gabriel Rose, un personnage qui rêve d'une existence idéalisée, lancée à la vitesse d'une Formule 1, alors qu'il en est encore à fabriquer sa propre voiture. Une métaphore qui interroge : d'où part-on, et de quelle vie rêve-t-on ? Aux côtés de Raïka Hazanavicius et Félix Lefebvre, il évolue dans une comédie générationnelle au goût du malaise. Microstar touche aux rêves d'ascension sociale et aux privilèges. Conversation avec un jeune réalisateur qui interroge les places dans le cinéma français et prend le parti de ne pas chercher à cacher ce que beaucoup voient déjà. Au contraire.

Léopold Kraus ©DR

Est-ce que vous voyiez Microstar, au départ, comme un feel-good movie, presque déculpabilisant face à ce qu'on voit tous les jours sur les réseaux sociaux, ce reflet d'une "réussite" de surface ? Est-ce que vous avez pensé le film comme ça ?

J'avoue que, parfois, je trouve que feel-good est utilisé pour parler d'un film un peu naïf. Je voulais évidemment faire rire, mais je voulais aussi qu'il y ait une forme de profondeur, de tendresse et de cruauté pour les personnages. Une partie évoque une jeunesse assez seule. Après, en effet, les gens me disent que c'est un film qui fait du bien, que ça reste solaire. Donc je dirais un film, pas feel-good, mais qui fait un peu de bien.

Vous disiez vouloir absolument raconter ce personnage, narcissique, toujours en parade, toujours derrière un masque. Pourquoi ? Est-ce parce que c'est le genre de personnalité auquel vous avez souvent été confronté ?

Je pense que c'est aussi quelque chose qui est lié à l'âge qu'on a. Pour grandir, on met beaucoup de masques. Je ne crois pas trop qu'on puisse être un seul être figé. Et il se trouve que mon personnage fait un métier d'image, où il doit être séduisant en permanence. Quand on est un jeune acteur qui galère, on a envie de draguer n'importe quelle chaise, n'importe quelle table, il faut se vendre tout le temps. Puis on a tous grandi avec les réseaux. On est une génération qui se regarde beaucoup. Je voulais que ce soit le point de départ du film : partir d'un personnage qui exerce un métier de l'image, pris dans une forme de parade nuptiale, et qui va progressivement se rendre compte que ce qui fait de lui quelqu'un d'intéressant et de touchant, c'est sa capacité à parler de sa honte.

"Les acteurs ne sont jamais aussi touchants que quand ils acceptent le ridicule."

Quand on parle de "losers magnifiques", on pense à ces personnages qui sont à la fois pathétiques et extrêmement touchants. Est-ce que vous aviez des références au cinéma ? Des personnages ou des films qui vous ont inspiré pour construire Microstar ?

Par exemple, Taxi Driver, c'est un personnage extrêmement bien écrit. Le cinéma arrive à faire un truc pas mal : héroïser des gens avec qui on n'est pas forcément d'accord et qui ne seraient pas nos amis. Je trouve que les acteurs ne sont jamais aussi touchants que quand ils acceptent le ridicule. Abraham a une générosité inouïe là-dessus. Moi, j'aime bien le cringe, le malaise. C'est ce qui me fait rire. Je voulais faire un film qui aborde des tabous. C'est mon humour. On m'embêtait pas mal avec des questions d'empathie. C'est quelque chose qui revient beaucoup au moment des financements. Je trouve que ça peut être contre-productif. Personnellement, je voulais commencer avec un gars qui est un peu énervant, et que notre regard sur lui change au fur et à mesure.

Vous avez donc réussi à résister à cette forme d'empathie qu'on voulait mettre dans le film ?

Je pense que c'est moins la question de l'empathie que celle de l'intérêt. Est-ce que le personnage nous intéresse ? Je me suis dit : "Non, je ne vais pas lui donner des ressorts de scénario classiques qui, en fait, ne marchent plus." Les spectateurs sont trop malins. Ils ont déjà vu ça cent fois. Le personnage va nous toucher, mais progressivement.

"Ce n'est pas juste le manque de talent qui fait qu'on ne réussit pas. Il y a un côté un peu oligarchique, et l'industrie ne s'en cache même pas."

Le film parle aussi du privilège et de ce qu'on en fait, notamment à travers cette question des "népo babies". Vous avez déjà dit avoir conscience du bagage culturel avec lequel vous avez grandi. J'ai envie d'inverser la question : à quel moment avez-vous pris conscience que ce que vous aviez reçu n'était pas, forcément, la norme ? Et comment avez-vous appris à questionner ce privilège ? Est-ce que ce sont des lectures, des films, des rencontres, les réseaux sociaux… ?

J'ai un père plutôt privilégié, une mère qui vient d'un milieu populaire et qui voulait être actrice. Je me suis inspiré d'elle dans le personnage de Gabriel Rose : quelqu'un qui a des rêves et qui va juste se prendre de grandes claques par la métropole. Ce n'est pas juste le manque de talent qui fait qu'on ne réussit pas. Il y a un côté un peu oligarchique et l'industrie ne s'en cache même pas. Une agente me disait : "Nous, on adore les népos, parce qu'en fait, ils ont les codes. Ils ont tout compris." C'est aussi un exemple de la société, à savoir le clivage qui s'installe entre les privilégiés et le reste. Je comprends absolument une forme de frustration quand on voit ça. J'ose espérer qu'il y ait quand même une forme de darwinisme où, si on n'est pas bon, on saute. Je voulais aborder ça. Le paradoxe, c'est que les deux meilleurs acteurs pour jouer dans mon film sont des népos. Mais ils sont absolument lucides sur leurs privilèges. Il y a un discours qu'on ne peut plus faire parce qu'il est juste faux, qui consiste à dire : "Oui, mais le fils du boulanger, il est boulanger." Bien non ! Évidemment que le fils d'un acteur peut devenir boulanger, mais ce n’est pas réciproque. L'idée, c'est d'être un peu plus éveillé sur ces privilèges-là.

©Moolinght Films Distribution

Justement, avoir choisi Raïka Hazanavicius et Abraham Wapler, au-delà de leur talent, évidemment bien réel, est-ce que c'était aussi une manière d'assumer cette réalité ?

En vérité, non. C'était juste… C'étaient les meilleurs. Raïka, c'est celle qui a fait les meilleurs essais, celle avec qui je m'entendais le mieux sur le personnage, sur l'écriture. Abraham, pareil. Il y avait un petit truc marrant, d'ailleurs. Moi, j'avais écrit le dialogue sur les népos, et eux étaient ultra lucides là-dessus. C'est même Abraham qui m'a dit : "Mec, viens, on y va un peu plus fort." Et c'est lui qui m'a proposé la blague : "Moi, je veux être acteur parce que maman, elle est actrice." Ils ont une vraie autodérision. Puis ils sont bons. C'est ça qui fait qu'on les prend.

"Quand j'observe ce qui fait que les gens ont une connexion profonde, il y a quand même souvent un rapport de classe qui s'installe."

Il y a aussi cette idée, dans le film, que même dans les histoires d'amour, il y a un certain constat social : on admire ceux qu'on considère un peu "au-dessus" et ces mêmes personnes se lient, in fine, avec quelqu'un de leur milieu. Est-ce que l'amour est, selon vous, un levier particulièrement efficace au cinéma pour raconter ces mécanismes sociaux ?

Ah, c'est intéressant ! J'aime bien. Je voulais éviter le truc trop sociologisant, mais quand j'observe ce qui fait que les gens ont une connexion profonde, il y a quand même souvent un rapport de classe qui s'installe. Je trouvais déjà un peu marrant qu'elle soit dans le prolétariat de la recherche, lui dans l'influence, qui est un milieu a priori tourné vers soi, alors que la recherche est tournée vers l'autre. Il y a une séquence assez brève, une des seules du film où il n'y a pas de rire, où ça ne fait pas avancer la narration. C'est le moment où ils parlent du métier de leurs parents. Je voulais parler de la honte de classe, de la honte des parents. C'est un truc qui rapproche les personnages. Après, évidemment, c'est plurifactoriel. Qu'est-ce qui fait qu'on tombe amoureux ? Qu'est-ce qui fait qu'on rencontre vraiment quelqu'un ? Mais oui, c'est vrai que ce sont des choses que je constate dans la vie. Souvent, les gens connectent avec des gens de leur classe.

©Moolinght Films Distribution

Le film aborde aussi la virilité, sa déconstruction, les relations entre les hommes et les femmes, notamment à travers la sexualité. J'ai trouvé ça intéressant. Pourquoi était-ce important pour vous d'aborder ces sujets-là à l'écran, de déconstruire ces représentations aussi ?

Il y a plusieurs raisons. Je dirais que c'est parce que je trouve parfois un peu ça déceptif, le côté : "Ok, les persos parlent, ils s'embrassent, puis fondu noir…" On arrive le lendemain. Et je me dis : "Bien non, c'est quand même intéressant." Nous sommes des êtres de parole, et là, tout d'un coup, on ne parle plus, c'est le corps qui parle. Ça peut raconter beaucoup de choses. C'est cinématographique. Et au-delà de ça, c'est peut-être aussi juste mon humour un peu "teubé", qui donne des situations de comédie potache. Je me suis dit que c'était plus intéressant de représenter une partie de sexe qui dysfonctionne. C'est plus intéressant à filmer. On a déjà vu cent fois des scènes de sexe un peu gratuites. Je me suis dit : "Non". Si on les photographie, si on les filme, il faut que ça raconte quelque chose. L'idée, c'était de mettre mon personnage en crise très tôt dans le film. Et d'aborder des formes de tabous. J'aime bien provoquer un sourire un peu gêné. Ça me rend attentif en tant que spectateur. Ça parle aussi de la façon dont les êtres humains réapprennent à se séduire et à se donner du plaisir.

"Il faut esquiver le fait de parler trop de soi et pas assez de cinéma. Chose sur laquelle je dois travailler, parce que j'ai souvent tendance à prendre le ou la journaliste pour mon psy !"

Qu'est-ce qu'il faut esquiver quand on est en pleine promotion d'un film ?

Ah, pas mal… Ça doit être la dernière question ?

©Moolinght Films Distribution

C'est ça !

Il faut esquiver… Il faut esquiver la langue de bois, je dirais… Je ne suis pas du tout content de ma réponse. [Rires] Je peux réfléchir pendant une heure et je vous la renvoie par texto ?

(Par texto, une heure plus tard.)

Parler trop de soi et pas assez de cinéma. Chose sur laquelle je dois travailler, parce que j'ai souvent tendance à prendre le ou la journaliste pour mon psy ! Mais bon, c'était ma première promo, je ferai mieux la prochaine !

"Microstar", en salles.

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