INTERVIEW
Publié le
13 mars 2026
Ce vendredi 13 mars, le premier album Maison Vide de l’artiste Dinaa fait son entrée. L’une des jeunes talents les plus prometteuses de la scène française révèle un projet intime qui parle d’amour, de rupture, de solitude… Un album qui ressemble à une véritable plongée dans ses émotions, telle une mise à nu. Découverte par A2H après sa reprise du titre "Angoisse", Dinaa a ensuite rejoint son label. Depuis, elle cumule des centaines de milliers d’abonnés sur Instagram et a été nommée Artiste de la semaine sur TikTok en 2023 grâce à son premier titre, "Lisa ".

Pourquoi avoir intitulé votre premier album Maison Vide ? L’image évoque un lieu dépouillé de sentiments et d’attachements. C’est ce que vous ressentiez au moment de l’écriture ?
Oui, totalement. Maison Vide, c'est un titre assez large. Je parle beaucoup d’amour dans cet album, parce que je l’ai écrit surtout en post-rupture et pendant aussi. Il y avait donc ce sentiment-là. Quand on a terminé l’album, je me suis retrouvée toute seule dans ma maison, avec une sensation de vide, comme si je n’étais plus vraiment chez moi, alors que je suis entre les murs de ma propre maison. Je trouve que "Maison Vide" reflète beaucoup de choses, beaucoup d’émotions différentes : le renouveau lorsque tu t’installes quelque part et que tu te retrouves entre quatre murs. C'est ce dont je parle dans l'intro du morceau "Maison Vide", où je dis : "C'est plus un foyer, juste des murs et un toit". C’est cette idée de se dire qu’on peut être chez soi, dans sa maison, mais ce n’est pas seulement ça qui fait un foyer. Ce projet parle un peu de ça. Mais, c’est aussi une métaphore de ce qui se passe dans ma tête, ce sentiment de vide, le fait de ne pas toujours me sentir chez moi, même dans ma propre maison.
Même la cover de votre album semble symboliser cette mise à nu face à la nature, avec au centre cette "maison vide". Qu’est-ce que ce lieu vous a inspiré pour la photo ?
Tu l'as très bien décrit. L’idée était vraiment d’avoir cette image de mise à nu, parce que c'est un album dans lequel je me suis beaucoup livrée personnellement. C’est peut-être quelque chose que j’avais moins fait dans mes projets précédents. Même si ma musique a toujours été assez intimiste, je passais souvent davantage par des métaphores ou par des histoires, comme avec le titre "Lisa", par exemple, en créant des personnages. Là, c’est un album où je me confie davantage sur des choses personnelles d’où cette idée de mise à nu. En termes d’image, j’avais envie de quelque chose de très poétique, je le voyais presque comme un tableau. J’ai une vision assez cinématographique de ma musique donc lorsque j’écris mes chansons, je les vois comme un film.
Effectivement, dans votre clip "Désolée pour le bruit", on vous voit très émotive. Le fait de chanter ce texte, ça ravivait certaines émotions ?
Oui, forcément. En le faisant, ça fait quand même remonter des émotions. C'est un peu comme un acteur qui se plonge dans un rôle comme par exemple, Heath Ledger qui a incarné le Joker, qui est tellement intense. Évidemment, je ne me compare pas du tout, mais je crois que dans l’acting il y a aussi ce mécanisme-là : même si tu joues, tu te forces à ressentir les choses et du coup tu les vis un peu quand même. Donc oui, tourner ce clip m’a forcément replongée dans des émotions assez profondes liées à cette période-là.
"Lorsque j’écris mes chansons, je les vois comme un film."
Les titres de cet album sont très personnels et quelque peu teints de mélancolie, lequel vous touche le plus ?
Je dirais que le plus intime, c'est "Du mieux que j’ai pu", qui est l'interlude du projet. C'est une chanson que j’ai écrite juste après ma séparation, un message adressé à mon ex. C’est certainement le morceau le plus brut que j’aie écrit. Je le vois un peu comme un journal intime. Je suis littéralement partie m’isoler au bord de la mer. Je me suis posée et j'ai écrit tout ce qui me passait par la tête. Ensuite, j’ai repris tout ça pour en faire une chanson. Même dans l’interprétation, c’était très particulier. On l’a enregistrée en one shot devant le micro et j’ai pleuré pendant la prise. C’était vraiment quelque chose de très intime et très intense. Ce n’est pas forcément mon morceau préféré sur l’album, mais émotionnellement, c’est clairement celui qui vient le plus du cœur.

L'écriture vous a vraiment permis de guérir.
L’écriture m’a vraiment aidée à traverser cette période. Pour moi, c’est presque une forme d’exutoire. Sur le moment, ça m'apaise, ça me permet de sortir toutes les pensées intrusives et d’y voir plus clair. Puis, une fois que c’est écrit, même si ça ne règle pas tout, ça permet de poser les choses, de les ranger quelque part. Comme si le débat était terminé. C’est comme quand tu as une longue discussion avec quelqu’un pendant deux heures : une fois que c’est dit, chacun connaît le point de vue de l’autre et tu peux passer à autre chose. Avec l’écriture, j’ai un peu cette sensation-là avec moi-même. Je sais ce que je ressens, c’est posé et je n’ai plus besoin de tourner autour mille fois.
Pourquoi avoir choisi de sillonner les paysages de Londres et de l’Écosse pour écrire ce projet ?
On est partis là-bas en camping-car avec toute l’équipe. On a tourné entre Londres et l’Ecosse, notamment dans les Highlands, où on a filmé le clip de "Blackout". A Londres, on a tourné "Peine de cœur" et "Fée du mal". L’année dernière, j’étais dans une phase très marquée par la culture UK, que ce soit le rock anglais ou la drill, des consonances qu’on a voulu ramener dans l’album. Sur "Peine de cœur", par exemple, il y a un côté un peu two-step, parfois même une touche de pop rock, donc quelque chose d’assez britannique. J’avais vraiment envie de m’imprégner de cette culture-là, de l’ambiance et des images qu’on peut retrouver là-bas. Même dans le cinéma ou dans les clips, je trouve que les Anglais ont une esthétique très forte, il se passe toujours quelque chose de particulier dans leur manière de raconter. Et puis les Highlands, c’est tellement beau. On parlait de solitude et je trouve que ces paysages représentent parfaitement ce sentiment. Se retrouver là-bas, ça correspondait vraiment à l’atmosphère de la musique.
"J’ai du mal avec la solitude, mais en même temps c’est quelque chose qui me fait grandir et qui nourrit ma musique."
Vous avez sorti le clip de la chanson "Désolée pour le bruit". Est-ce que vous aviez le sentiment que la chanson seule ne suffisait pas à traduire l’entièreté du message ?
Pour moi, la musique et l'image sont forcément liées. Après, il y a des moments où ça peut être compliqué d’illustrer certains titres en image. Il y a même des morceaux pour lesquels j'aurais pu penser faire un clip, mais finalement on ne l’a pas fait parce qu'on se dit que c’était peut-être mieux de laisser de la place à l’imagination. C'est un peu comme un livre que tu n'as pas envie de voir adapté à la télé, parce que tu préfères te faire ton propre film dans la tête, avec ta propre interprétation. Mais, je trouve que l'image est hyper importante dans l'art et dans la musique, notamment pour développer un univers. Je pense aussi que tu es reconnaissable grâce à ton image. Les clips, par exemple, c’est quelque chose auquel j’accorde beaucoup d’importance. Willy, c’est mon réalisateur et on fait tout ensemble. Je lui fais beaucoup confiance sur les clips et d'autant plus sur ce projet parce qu’on l'a un peu construit tous les deux. On a beaucoup travaillé ensemble même si, lui, ne fait pas du tout de musique. Il m'a beaucoup aidé en termes de vision, de réarrangements. Et il a vu le projet évoluer dès le début. Il a entendu les premières maquettes, il a vu les morceaux grandir. Donc, il s’est fait sa propre interprétation et je pense qu’il peut le transmettre beaucoup plus facilement.
Est-ce que vous diriez que cet album vous a permis de mûrir, à la fois personnellement et artistiquement ?
Je pense que oui. De toute façon, chaque œuvre permet de grandir. Rien que ce qu'on disait tout à l’heure : chaque texte que j’écris me pousse à réfléchir et me fait évoluer personnellement. Mais au-delà de ça, musicalement aussi, cet album m'a permis d’évoluer. Je me suis autorisée à faire d’autres choses, produire davantage, ne pas rester uniquement sur de la guitare-voix, tester plein de directions différentes, ramener des influences un peu rock, un peu blues… En tout cas, ça m’a vraiment permis d’avoir une autre vision de la musique. J’ai aussi beaucoup écouté les autres, peut-être plus que d’habitude sur ce projet.

Comme qui par exemple ?
Par exemple, A2H, mais aussi toutes les personnes qui ont travaillé sur la réalisation de l’album. On a vraiment pris le temps. Ça ne s’est pas du tout fait comme un EP. Avant, j’étais parfois dans une logique plus rapide. J’avais mes titres, ma guitare-voix et on avançait comme ça. Là, on s’est vraiment posé la question de comment rendre chaque morceau le meilleur possible. Du coup, ma manière de construire la musique a évolué. Et puis, au-delà de la création, il y a aussi tout ce qui s’est passé pendant cette période. Avant, pendant et après l’écriture de l’album. Il y a eu beaucoup d’expériences qui m’ont fait grandir. Je pense qu’il y a vraiment un avant et un après entre le moment où j’ai commencé ce projet et aujourd’hui.
Quelle est votre relation à la solitude ? C’est un thème qui, j’ai l’impression, revient souvent dans votre album
Ah, la solitude… je le vis plutôt mal [Rires]. Je suis unes personne qui a vraiment besoin d’être entourée. J’ai besoin de voir des gens, je suis très sociable. Mais paradoxalement, c’est aussi dans la solitude que j’écris mes chansons. C’est là que viennent des réflexions profondes, que je n’aurais peut-être pas quand je suis entourée. On a tendance à fuir un peu ce moment en restant avec les autres, alors qu’être seul permet aussi de se retrouver face à soi-même, de faire ses remises en question, ses petites crises existentielles. Donc oui, j’ai du mal avec la solitude, mais en même temps c’est quelque chose qui me fait grandir et qui nourrit ma musique. Si je n’étais jamais seule, je pense que je n’arriverais pas à ce niveau de réflexion.
"Je veux continuer à dire ce que j’ai envie de dire et rester fidèle à ce que je suis."
Vous avez assuré les premières parties d’Angus & Julia Stone, Sofiane Pamart, Bigflo & Oli, Yamê… Comment vous êtes-vous préparée ?
Pour la préparation, honnêtement, je ne prépare pas énormément. Je suis quelqu’un qui vit beaucoup au jour le jour. Dix minutes avant de monter sur scène, je suis encore assez calme. Comme je jouais surtout en guitare-voix et que je maîtrise mes chansons, je n’avais pas forcément besoin de répéter énormément. La préparation était surtout mentale. Par exemple, pour Angus&Julia Stone, on jouait dans de très grandes salles alors que je n’avais fait qu’une dizaine de concerts dans de petites salles. Il fallait surtout se dire : "Ok, tu vas y arriver, les gens vont kiffer." C’est vraiment un travail psychologique.
Vous serez en tournée des festivals cet été, notamment à Musilac, Montreux Jazz Festival, avant de jouer le 15 janvier 2027 à La Cigale. Que représente cette salle pour vous ?
La Cigale, c'est un énorme accomplissement pour moi. Depuis deux ans, je me projette beaucoup, je me demande comment on évolue, quelles étapes franchir… Dans ma tête, jouer à La Cigale, c’était déjà un objectif important. Donc le fait que ce soit annoncé aujourd’hui, que la date soit posée, c’est fou. En septembre 2024, je jouais à La Boule Noire et là, on passe dans la salle juste à côté. Il y a vraiment un sentiment de progression. J’ai surtout très hâte de défendre ce projet avec un nouveau show. Il y aura des musiciens, un live band. Moi, je serai toujours avec ma guitare, mais être entourée va complètement transformer l’énergie sur scène. Et puis il y a aussi la tournée en van, l’équipe sur la route. C’est la tournée dont je rêvais depuis longtemps. J’ai fait beaucoup de premières parties et d’éco-plateaux, mais les concerts solo sont les meilleurs moments, parce que le public est là pour toi. Quand tu montes sur scène et que les gens chantent directement, c’est une sensation incroyable. Dire que 1 500 personnes viendront à La Cigale pour ma musique, c’est vraiment un kiff.
Comment avez-vous découvert l’artiste Scylla et qu’est-ce qui vous a particulièrement émue dans sa plume ?
Scylla m'a fortement influencé dans mon écriture. C’est un artiste que je considère presque comme un poète. Je pourrais totalement l’imaginer écrire un livre. Ce que j’aime chez lui, c’est cette capacité à dire des choses très simples tout en étant extrêmement profond. C’est beau et puissant à la fois. Je me souviens avoir découvert son morceau "Solitude" et j’ai eu l’impression qu’il parlait à ma place. Il mettait des mots sur des choses que je n’arrivais pas à exprimer moi-même. Je l’ai découvert à un moment difficile de ma vie et ses chansons m’ont beaucoup aidée. Elles m’ont accompagnée et m’ont fait me sentir moins seule. Donc aujourd’hui, l’avoir sur mon album, c’est incroyable. Depuis que j’ai commencé la musique, quand on me demandait avec qui je voulais faire un feat, je répondais toujours Scylla ou Furax. Finalement, les deux sont présents sur ce premier album, même si Furax c’était plus de la co-écriture. C’est complètement fou pour moi.
"Quand j’ai écrit ‘Que reste-t-il ?’, je regardais énormément ce qui se passait dans le monde et j’étais dans une forme de saturation mentale. La chanson m’a permis de sortir de tout ça."
Que diriez-vous à la Dinaa qui, il y a encore quelques années, jouait de la guitare dans la rue ?
Je lui dirais de croire en elle. Quand je chantais dans la rue, je n’y croyais pas du tout. Je faisais uniquement des reprises, je ne chantais jamais mes propres chansons. Seules quelques amies très proches pouvaient les entendre. Je pensais sincèrement que ma musique ne parlerait à personne. Quand A2H m’a proposé de signer sur son label, je n’imaginais pas arriver à ce stade-là aujourd’hui. Je n’imaginais absolument pas faire un deuxième EP, un album, une tournée… Je lui dirais simplement de croire en elle et de ne pas lâcher.

Comment décririez-vous le monde d’aujourd’hui, un an après votre titre "Que reste-t-il ?"
Ma vision n’a pas vraiment changé. Le monde n’a pas changé non plus, malheureusement. Je suis quelqu’un de très sensible et aujourd’hui j’avoue que j’ai parfois du mal à m’informer. Les actualités sont devenues très dures à supporter pour moi. Quand j’ai écrit "Que reste-t-il ?", je regardais énormément ce qui se passait dans le monde et j’étais dans une forme de saturation mentale. La chanson m’a permis de sortir de tout ça. Maintenant, j’essaie de trouver un équilibre. Je pense qu’il faut dénoncer, parler des choses, continuer à ouvrir ces sujets dans la musique. C’est ce que je fais encore dans certains morceaux. Un jour, une enfant de la RDC (République démocratique du Congo) m’a envoyé une vidéo où elle chantait "Que reste-t-il ?". Elle devait avoir huit ans. J’ai pleuré en la regardant. C’est dans ces moments-là que je me rends compte que la musique peut vraiment toucher et accompagner des gens. La musique a toujours eu cette puissance. Quand on pense à des artistes comme Nina Simone ou à l’histoire du blues, on voit bien que la musique peut porter des combats et des émotions collectives.
S’il y avait une chose que vous pourriez esquiver dans la musique, ou dans l’industrie musicale en général, ce serait quoi ?
Un truc que j'ai envie d'esquiver ? Il y en a plusieurs mais je pense que ce seraient toutes les personnes qui voudraient un jour aliéner ma musique. Pour moi, c’est la chose la plus précieuse que j’ai. Je veux rester loin de tout ce qui pourrait me pousser à faire de la musique uniquement pour le commercial ou pour l’argent. C’est une vraie problématique dans l’industrie : parfois tu donnes ton image ou ta musique à quelqu’un et ça devient quelque chose qui ne te ressemble plus. J’ai eu la chance jusqu’à maintenant d’avoir une vraie liberté créative. J’écoute les conseils des gens autour de moi, bien sûr, mais je veux continuer à dire ce que j’ai envie de dire et rester fidèle à ce que je suis.
"Maison Vide", Dinaa, disponible partout.