INTERVIEW
Publié le
20 juillet 2026
Karl Lagerfeld, Yves Saint Laurent, Valentino Garavani ou Azzedine Alaïa : depuis 1954, l'International Woolmark Prize a vu grandir certains des plus grands noms de la mode, avant de révéler aujourd'hui des talents comme Rahul Mishra ou Gabriela Hearst. Pour l'édition 2028, le Prix change de dimension : ses critères d'éligibilité s'élargissent désormais aux créateurs issus de Maisons établies, et non plus seulement aux fondateurs de marques indépendantes. Damien Pommeret, Directeur Europe de l'Ouest de The Woolmark Company, organisation à but non lucratif financée à 100% par 60 000 éleveurs australiens, revient sur cette évolution majeure, ainsi que sur l'accompagnement des finalistes, le rôle du jury et la place de la laine mérinos comme matière d'innovation créative et durable.

L’International Woolmark Prize existe depuis plus de sept décennies et a contribué à lancer des carrières aussi emblématiques que celles de Karl Lagerfeld ou Yves Saint Laurent. Comment définiriez-vous l'ADN de ce Prix aujourd'hui ?
Depuis le début, The Woolmark Prize promeut la jeune création et sait évoluer avec son temps, tout comme ses critères. L’idée reste la même : célébrer la créativité, la mode et intégrer une matière renouvelable. La date de 1954 est souvent citée comme un point d’orgue du Prix car Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent y ont fait leurs premières apparitions publiques, respectivement à l’âge de 21 ans, et 19 ans et ont remporté le Prix ex æquo. A ce moment-là, Karl Lagerfeld n’est même pas designer mais illustrateur de mode. Il m’a raconté qu’il passe dans une rue, voit des affiches du Prix Woolmark, avec un jury prestigieux de l’époque. Dans la foulée, il dessine un vêtement pour la première fois, et reçoit un courrier postal qui lui dit qu’il fait partie des finalistes ! Il faut dire que décennies après décennies, l’organisation a fait face à différents moments. En 1954, les matières utilisées dans la mode étaient la soie, la laine, le coton… Il fallait promouvoir la laine la plus fine, notamment le mérinos, qui a fait de grands progrès. A partir des années 1970, le polyester a continué à évoluer aussi, depuis son arrivée, en 1954, avec la laine Tergal. Le Prix s’est adapté pour répondre à la problématique de chaque époque.
"Des ambassadeurs qui comptent dans l’industrie peuvent participer. Par exemple, sur des éditions précédentes, Carine Roitfeld a été amenée à faire des points avec les finalistes."
Les candidatures viennent d'ouvrir pour cette nouvelle édition. Qu'est-ce qui change concrètement par rapport aux cycles précédents ?
Pour chaque édition, on souhaite toujours faire évoluer le Prix. Cette fois-ci, on a voulu ouvrir davantage les portes, car nous savons que les débuts d’un jeune créateur sont très difficiles. Beaucoup intègrent de grandes Maisons plus commerciales ou liées au sport, entre autres, et on ne voulait plus restreindre les candidatures uniquement aux maisons indépendantes. Aussi, auparavant, un comité sélectionnait les candidatures, région, par région, mais dès qu’on a pu intégrer la procédure par Internet, on l’a fait immédiatement, car le but premier est d’inspirer. On s’est rendu compte de la richesse de tous les profils qui viennent de partout dans le monde.
Vous avez élargi les critères d'éligibilité aux créateurs issus de Maisons établies, pas seulement aux fondateurs de marques indépendantes. Pourquoi cette évolution était-elle nécessaire ?
Ce sont tous des créateurs. Ces Maisons ont déjà des succès commerciaux avec des équipes énormes et on veut que ces créateurs puissent avoir leurs places avec leur propres parcours créatifs et leurs propres identités. Aujourd’hui, on a la possibilité de recevoir leurs candidatures pour qu’ils puissent intégrer, eux aussi, le concours.

Le processus se déroule en trois étapes, de la candidature en ligne jusqu'à l'événement final de 2028. Pouvez-vous nous décrire ce parcours et ce que les finalistes vivront concrètement ?
La première étape est assez simple : on peut partager sa vision de la laine et de l’innovation dans le secteur. Les candidat(e)s complètent donc un dossier de candidature en ligne. Ensuite, Woolmark et l’Advisory Council examinent les candidatures et sélectionnent les finalistes. C’est un choix difficile car on atteint des centaines et des centaines de candidatures. On a la chance d’avoir des jurys qui comptent dans l’industrie et qui répondent présents. C’est important de rappeler que nous sommes une organisation à but non lucratif donc ils ne sont pas rémunérés. La sélection donne lieu à de grandes discussions. Pour la dernière étape, les finalistes sont invité(e)s à participer au programme, à rejoindre une phase d’incubation et à préparer leur collection pour l’événement final de l’International Woolmark Prize 2028.
"Le choix de la matière est fondamental pour en faire une pièce aussi bien confortable, que durable et donc iconique."
Chaque finaliste reçoit une contribution de 60 000 AUD (36 000 euros) pour développer six looks en laine mérinos. Comment cet accompagnement financier a-t-il été pensé pour répondre aux réalités des créateurs émergents aujourd'hui ?
C’est beaucoup plus qu’un accompagnement financier. A partir du moment où ils sont nommés, ils seront en contact avec toutes les équipes de Woolmark, tout le réseau mondial, pour développer leurs projets. C’est le moment où ils ont accès à des experts textile s’ils recherchent une matière ou une couleur, par exemple, en particulier.
Au-delà du soutien financier, quels sont les bénéfices concrets du programme pour les finalistes, notamment en termes de visibilité et de distribution ?
Après l’annonce des finalistes, les 14 bureaux mondiaux vont communiquer sur les finalistes avec les profils, les comptes Instagram… Il y a une vraie résonnance. Des personnes peuvent être déjà très suivies, d’autres moins, et tout le monde signe pour la même chose. C’est super de les voir interagir. Des ambassadeurs qui comptent dans l’industrie peuvent participer. Par exemple, sur des éditions précédentes, Carine Roitfeld a été amenée à faire des points avec eux.

Le lauréat repart avec 300 000 AUD (183 000 euros) et une exposition internationale. Concrètement, qu'est-ce que cela change pour un jeune créateur ?
Ça dépend du niveau de développement de son activité. Ils ont la liberté de faire ce qu’ils souhaitent avec. Quand Saint Laurent ou Lagerfeld gagnent le Prix Woolmark, toute leur vie ensuite, ils ont utilisé de la laine. De par ce moment-là, ils savaient quand il fallait l’utiliser et quand c’était intéressant. Aujourd’hui, quand on connait le côté technique, le choix de la matière n’est pas anodin. Elle intervient d’un point de vue créatif, confort, ou d'élasticité… Elle doit être choisie avec intérêt. Quand on intervient en école, on voit que cette partie est très importante. Le choix de la matière est fondamental pour en faire une pièce aussi bien confortable, que durable et donc iconique. On se rend compte que dans les grandes Maisons, il est important de faire des workshops et de s’adresser aux designers, comme des updates, pour informer davantage sur les innovations. Le Prix sert à mettre en avant les jeunes designers, célébrer la mode mais aussi les intéresser à ces questions durables que nous portons.
"Aujourd’hui, évidemment avec l’adoption en France de la loi anti fast-fashion, sans stigmatiser de marques, je pense qu’il faut absolument éviter cette mode à usage unique."
Le jury de l'édition précédente réunissait des personnalités aussi diverses que Donatella Versace, IB Kamara ou Honey Dijon. Qu'est-ce que cette diversité de profils apporte au processus de sélection ?
C’est un point important. Le jury nous permet vraiment d’attirer l’attention avec un Prix qui se renouvelle à chaque fois. Ce sont des personnalités de l’industrie qui vont pouvoir parler de la jeune création et aider les créateurs pendant le processus. L’an passé, Donatella Versace a été très présente, d’autant plus qu’elle annonçait dans le même temps son départ en tant que directrice de création de la Maison Versace, il y a eu grand retentissement en Italie, où le Prix est très apprécié. Il y a souvent une véritable osmose au sein du jury, les membres s’appellent entre eux car ils se connaissent. Il y a de très belles discussions.
L'International Woolmark Prize met la laine mérinos australienne au cœur de sa démarche. En quoi ce matériau est-il un vecteur d'innovation créative plutôt qu'une contrainte pour les designers ?
Je ne pense pas que ce soit une contrainte. Je le vois comme une directive que l’on donne, ou plutôt comme un critère ! C’est déjà tellement difficile de juger des profils créatifs si différents que c’est important qu’ils travaillent tous dans une même direction. Ils ont un cadre pour pouvoir être jugé, ça permet le dépassement de soi. Dans la "contrainte", on peut faire sortir sa singularité et son interprétation.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux créateurs européens qui hésiteraient encore à candidater ?
S’il a le cœur à cela, je lui dirais qu’il ne faut pas hésiter à entrer dans l’aventure car il n’y a pas de limite au nombre de candidatures. On saisit une opportunité qui peut inspirer dans le futur. Je suis ce Prix depuis neuf ans, et on ne sait jamais qui va gagner jusqu’à la dernière seconde ! D’autant plus que toutes les personnes qui ont remporté ce Prix ont eu une exposition hors du commun et une carrière incroyable, encore récemment pour les derniers gagnants.
Que faut-il esquiver dans la mode selon vous ?
Aujourd’hui, évidemment avec l’adoption en France de la loi anti fast-fashion, sans stigmatiser de marques, je pense qu’il faut absolument éviter cette mode à usage unique. On ne peut plus consommer les vêtements comme on le fait aujourd’hui. La consommation par Français par an est en hausse encore cette année… C’est la deuxième industrie la plus polluante, on doit absolument réagir. Une personne de 14-16 ans est sensibilisée à 100% sur les problèmes écologiques et pourtant, quand on regarde la consommation de certaines marques, elle achète tout de même. Il faut réagir face à cette ambivalence. Ces produits n’ont pas d’histoire à venir.
Pour candidater, toutes les informations ici.