ARTS
Publié le
8 mars 2026
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, S-quive donne la parole à Clara Lainé, la productrice de l’exposition consacrée à Simone Veil au Mémorial de la Shoah (Paris IVe), dévoilée le mois dernier.

Aux côtés du commissaire David Teboul, et de toute une équipe d’artisans de la mémoire, Clara Lainé a orchestré un travail de fond pour faire émerger une Simone Veil plus intime : sœur, fille, adolescente, avant de devenir une figure d’État. Entre exigence historique et puissance émotionnelle, elle raconte les coulisses d’un projet aussi sensible que titanesque.
L’exposition choisit de raconter Simone Veil, non pas comme femme d’État, mais comme sœur, fille, survivante. Pourquoi était-il essentiel aujourd’hui de revenir à cette dimension intime, souvent éclipsée par la figure publique ?
La figure publique de Simone Veil est profondément ancrée dans notre imaginaire collectif : la Ministre, la Présidente du Parlement européen, la survivante d’Auschwitz devenue femme d’État. Mais cette image, si forte soit-elle, a fini par produire une forme de monumentalisation. Revenir à l’intime, c’était redonner du mouvement à cette figure. Montrer Simone avant qu’elle ne devienne Simone Veil, la replacer dans une fratrie, dans une enfance niçoise, dans une relation à sa mère, à ses sœurs, à son frère. Cette perspective permet de comprendre que la femme publique s’est construite à partir d’expériences profondément incarnées. Aujourd’hui, alors que les récits historiques peuvent être simplifiés ou instrumentalisés, revenir aux lettres, aux journaux intimes, aux hésitations d’une adolescente, c’est redonner de la complexité et de l’humanité à l’Histoire.

Comment s’est articulé votre travail de production avec celui du commissaire David Teboul, dont la démarche repose sur des archives personnelles, des correspondances et des témoignages familiaux très sensibles ?
La démarche de David Teboul s’ancre dans une matière intime, faite d’écrits privés, de photographies conservées par la famille et de paroles recueillies au fil des années. Son geste est celui d’un auteur et d’un cinéaste. Mon rôle, au sein du Mémorial de la Shoah, a été d’accompagner cette démarche pour qu’elle puisse prendre forme dans un cadre muséal exigeant : articulation des espaces, conservation des documents, respect des contextes historiques, coordination des équipes scénographiques et techniques. Il y avait un équilibre délicat à trouver entre la liberté d’un geste artistique et la rigueur d’une institution mémorielle. Ce dialogue constant a été très fécond. Il a permis de préserver la dimension sensible du projet tout en l’inscrivant dans une transmission historique solide.
"Consacrer une exposition à Simone Veil, c’est travailler avec une figure qui appartient déjà à la mémoire nationale."
Cette exposition plonge au cœur de la fratrie Jacob et de leur enfance niçoise brutalement interrompue par la guerre. Comment parvient-on à traduire scénographiquement une mémoire aussi intime sans la figer ni la spectaculariser ?
C’était un enjeu central. L’intime peut facilement devenir soit figé, soit esthétisé à l’excès. Nous avons cherché à éviter ces deux écueils. La scénographie privilégie l’immersion sensible plutôt que la démonstration. L’odeur du mimosa, les paysages de Nice, les voix des comédiennes qui portent les textes, les écrans dialoguant entre eux, tout cela crée une expérience qui laisse une place au visiteur. Il ne s’agissait pas de reconstituer le passé mais de faire entendre des fragments. La mémoire n’est pas linéaire, elle est trouée, incomplète. La scénographie respecte ces silences, ces absences - notamment celles liées à la déportation et au retour.

Produire une exposition autour d’une figure aussi emblématique que Simone Veil suppose une grande responsabilité mémorielle. Quelles ont été vos principales lignes de vigilance tout au long du projet ?
Consacrer une exposition à Simone Veil, c’est travailler avec une figure qui appartient déjà à la mémoire nationale. Elle est devenue consensuelle, presque patrimoniale. Le risque, dans ce contexte, est de glisser vers un hommage lisse, figé. Or l’enjeu était tout autre, faire apparaître une femme vivante, complexe, traversée de contradictions, de silences, de fragilités. C’est dans cette tension entre intensité émotionnelle et cadre mémoriel que s’est situé mon travail. Le regard de David Teboul est un regard d’auteur : il cherche la vibration intime, la faille, la voix singulière. Mon rôle a été d’accompagner cette puissance émotionnelle pour qu’elle trouve sa pleine résonance dans un espace institutionnel - sans l’édulcorer, mais sans la sacraliser non plus. C’est précisément dans ce dialogue, entre une approche profondément sensible et l’exigence d’un lieu de mémoire, que le projet a trouvé sa justesse.

L’exposition donne à entendre les mots mêmes des sœurs Jacob à travers des lettres, journaux et récits. En quoi cette polyphonie de voix transforme-t-elle notre rapport à l’Histoire, et peut-être même à l’expérience de la Shoah ?
Entendre les mots mêmes des sœurs Jacob change profondément la perception. Nous ne sommes plus face à un récit reconstruit a posteriori, mais devant des écrits saisis dans l’instant : une inquiétude amoureuse, une difficulté matérielle, une fatigue, un doute. Cette polyphonie rappelle que l’Histoire est vécue à la première personne du singulier. Elle montre aussi que même au sein d’une même famille, l’expérience n’est pas homogène. Il y a des décalages, des silences, des incompréhensions. Cette complexité nous oblige à sortir des récits trop univoques.
"Au-delà de la figure de Simone Veil, on découvre trois jeunes femmes confrontées à des choix impossibles, s’engager dans la Résistance, soutenir sa famille, tomber amoureuse malgré la guerre, survivre."
Le travail de David Teboul s’inscrit dans une logique de transmission, presque de "remémoration". Selon vous, qu’est-ce que cette exposition dit de notre manière contemporaine de transmettre la mémoire aujourd’hui ?
Elle montre que la transmission passe aujourd’hui par l’incarnation. Les jeunes générations ne sont pas forcément touchées par des discours institutionnels abstraits, mais elles le sont par des voix, des visages, des moments de vie. Le travail de David Teboul relève presque d’une archéologie sensible, il exhume des traces et les remet en circulation. Ce n’est pas seulement un travail de mémoire, c’est un travail de relation. À une époque marquée par la circulation rapide de l’information et parfois par le révisionnisme ou la simplification, revenir aux sources, aux documents, aux mots eux-mêmes, est un geste profondément contemporain.

Au-delà de Simone Veil, cette exposition raconte aussi l’histoire de femmes jeunes confrontées à la guerre, à la séparation, à la reconstruction. En quoi ce récit peut-il résonner auprès d’un public qui n’a pas connu cette période ?
Au-delà de la figure de Simone Veil, on découvre trois jeunes femmes confrontées à des choix impossibles, s’engager dans la Résistance, soutenir sa famille, tomber amoureuse malgré la guerre, survivre. Ce sont des trajectoires de jeunesse interrompue, de culpabilité, de reconstruction. Ces thèmes dépassent largement le contexte historique. Beaucoup de visiteurs se reconnaissent dans ces questions universelles : comment vivre après une catastrophe ? Comment cohabiter avec des silences familiaux ? Comment devenir adulte quand tout s’effondre ?

Si vous deviez convaincre quelqu’un qui pense "connaître déjà" Simone Veil de venir voir cette exposition, que lui diriez-vous ?
Je lui dirais : Vous connaissez la figure publique. Venez rencontrer la jeune fille. Vous verrez une adolescente qui passe son baccalauréat, qui écrit à propos de son premier amour, qui se sent coupable, qui doute. Vous découvrirez aussi Milou et Denise, souvent restées à l’arrière-plan du récit national. Cette exposition ne remplace pas l’image que l’on a de Simone Veil - elle la déplace. Elle la rend plus fragile, plus humaine, et paradoxalement plus forte.
L’exposition "Simone Veil. Mes sœurs et moi" est visible jusqu’au 15 octobre prochain, au Memorial de la Shoah (Paris IVe).
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