CINÉMA
When the Light Breaks (Rúnar Rúnarsson, Islande), est un de ces films qui, sans prévenir, pense les maux du cœur et inonde l'âme de sa beauté brute. Présenté au Festival de Cannes en 2024 en ouverture de la sélection "Un certain regard", le film suit Una (Elín Hall), jeune étudiante en art, de l’aube au crépuscule du drame de sa jeunesse. Critique.
Peut-être avez-vous joué à ce jeu, petits. Il arrive à certains enfants de placer un miroir rond sous leurs mentons. Incliné d’une certaine façon, son reflet devient celui du ciel, et il est alors impossible de voir ce qui se trouve sous ses pieds, sinon l'immensité du bleu de l’été. Ils avancent comme ça, hilares et pris de vertiges, sur un sol soudainement parsemé de nuages et de vide. La réalité, à ces moments-là, est autre, suspendue. Ils marchent alors la tête à l’envers dans une réalité parallèle : ça leur fait peur, ça les fait rire.
La "réfraction de la lumière" se dit "Ljósbrot" en islandais, titre original de ce film que l’on érige déjà au rang de nos coups de cœur de ce début d’année. Le film s’attache à décrire l’irruption soudaine de nouvelles réalités dans le quotidien, au moment charnière d’une jeunesse qui se fissure brusquement. Pour renouer avec la beauté du monde des vivants, un groupe d’amis endeuillés se raccroche les uns aux autres le temps d’une journée dans une bouleversante fresque générationnelle.
“Regarde cette façade de cathédrale. Maintenant, imagine que c’est une place, horizontale, encadrée par deux rangées d’escaliers. Maintenant, recule doucement, et envole-toi, comme un oiseau”. (Klara à Una dans When the Light Breaks, 2025).
Le film s’ancre dans un univers visuel poétique et marquant, tout en restant dans une simplicité et réalisme troublants. Le réalisateur Rúnar Rúnarsson étend l’intrigue d’un coucher de soleil à un autre. Le film finit ainsi presque comme il a commencé, vingt-quatre heures plus tôt, face à la mer, dont on ressent presque l’iode et l’écume. Les gros plans sur les visages boursouflés par le chagrin, les travellings rapides, sont baignés dans une photographie (Sophia Olsson, FSF) qui sublime les paysages de Reykjavik à l’image d’un roman de Jón Kalman Stefánsson.
Lui, part demain, parce que “la voie est libre”. Elle, restera. À la suite d’un des accidents “les plus meurtriers du pays”, Una perd son amoureux, Diddi. Les lueurs orangées du matin embrassent le bleu des flots, puis la chaleur d’une étreinte éphémère. On voit cette lumière épouser la nuque d’Una, personnage principal du film, bercer d’illusions les promesses que se font deux amants secrets, ou encore finalement s’échouer sur la façade immaculée d’une église.
Cette lumière nordique est le personnage principal du long-métrage (en plus d’être dans son titre), comme le déclarait Rúnarsson lors de la 77e édition du Festival de Cannes en 2024 : “La lumière représente la promesse de la vie, la promesse de l’été. Elle reflète leur âge et l’avenir qui s’étend devant eux.” Elle se veut le miroir d’une jeunesse qui s'éteint dans la douleur, la mélancolie et l’espoir de ce qui reste à venir.
Les thématiques de When The Light Breaks bouleversent par leur universalité ; le passage à l’âge adulte, la perte d’un ami ou d’un amoureux. La mise en scène du film, minimaliste et intimiste, s'intéresse à l’ambivalence des Êtres, à ces “zones grises” sentimentales qui surviennent après une tragédie. Elle fait l’économie des mots au profit des regards, pour mieux faire éclore à l’écran ces maux qui ne peuvent se dire. Rúnar Rúnarsson expliquait ainsi tourner de nombreuses scènes en une scène prise : spontanéité et fraîcheur de jeu irradient alors l’écran : “Sur le plateau, cela se traduit par des interactions rapides et presque sans paroles (...). Cela nous a permis de saisir des moments inattendus.”
Dans ces regards humidifiés par les larmes, il y a la peine d’un bon pote qui doit apprendre à danser seul, la souffrance d’une petite amie “officielle” qui titube sous le poids des souvenirs, et encore et surtout, le chagrin d’une petite amie “secrète“ qui doit partager sa douleur avec une autre, faire le deuil d’un amour qui allait en être mais ne sera jamais.
“C’est dans le silence que se conserve l’or ; celui qui se tait, plongé dans une parfaite solitude, découvre tant de choses, le silence s’infiltre dans les chairs, apaise le cœur, calme l’angoisse et emplit la pièce où vous êtes, il résonne dans votre maison tandis qu’au dehors, le présent se déchaîne.” (Lumière d’été, puis vient la nuit, de Jón Kalman Stefánsson)
Cette bande d’étudiants (joués par de jeunes pousses talentueuses du cinéma islandais) se réunit alors à un moment de bascule, dans cet âge de contradictions et de pulsations contraires, où le corps mûrit, et le cœur s’emballe. Cet âge crucial où l’on mange encore des céréales dans le bol de son enfance, mais où l’on parle, sourire aux lèvres, d’avoir des enfants dans les bras de son premier amour. Cet âge où l’on est censé se “trouver”, mais où l'on perd soudainement tout ce qui compte. Alors, comment aller de l’avant ? Chacun noie son chagrin comme il l’entend : certains dans l’alcool et la cigarette, d’autres dans la musique ou les bras d’un père. Dans une scène particulièrement bien chorégraphiée, Elin évacue sa souffrance dans une danse brutale et effrénée. Magnifiquement interprétée par Elín Hall, Una se contorsionne dans une émotion brute qui prend aux tripes. À cet instant et pendant 1h30, le chagrin d’Una est aussi le nôtre.
Avec When the Light Breaks, Rúnar Rúnarsson signe un film intime et personnel qui réchauffe le cœur autant qu’il ne le serre. Cette douce introspection est à voir un de ces soirs où l’on a besoin de se rappeler que tout passe et que seul le temps arrive à apaiser les troubles de l’âge, même si, comme l’écrit George Orwell dans 1984 - “On dit que le temps apaise toute douleur, on dit que tout peut s’oublier, mais les sourires et les pleurs, par-delà les années, tordent encore les fibres de mon cœur.”
En salles le 19 février prochain.
Interview de l’actrice principale du film, Elín Hall, à paraître prochainement.