INTERVIEW
Publié le
9 mars 2026
Le 30 janvier dernier, le jeune auteur-compositeur Steve Ibrahim, a dévoilé son premier EP Oiseau Bleu. Après avoir écrit pour de nombreux artistes, comme Luidji ou Eva, il a voulu montrer, à travers ce projet, un profil plus vulnérable, mêlant présent et souvenirs ancrés. Avec sa guitare à la main, il crée avant tout pour se faire plaisir, casser cette vitrine de la "perfection" et laisser place aux fissures qui décorent nos vies. Un auteur poétique au folk hybride, quelque part entre Bon Iver et Mustafa.

Votre EP L’oiseau bleu est sorti en janvier dernier. Quelle a été votre volonté derrière ce projet et surtout vos inspirations ?
Ma volonté est assez simple : c'est de faire de la musique. Je n'ai pas forcément de but, à travers ma musique, de délivrer un message. Je le fais d'abord pour moi. La musique me passionne, donc j’en fais tout le temps, je l’enregistre et ce que j'aime, je le sors. À travers mes chansons, j'ai surtout raconté des histoires d'enfance, mes histoires à moi. J’ai essayé d’être le plus sincère possible et je l'ai fait avec des personnes que j'aime, mes amis. L’idée, c’était de me faire kiffer. Et si ça peut faire kiffer d'autres personnes, tant mieux.
Est-ce que votre famille a joué un rôle important dans votre carrière musicale ? Quelle place votre père occupe-t-il, par exemple, dans votre musique ?
En soi, il n'y a pas une place particulière pour ma famille. Par contre, j'accorde une grosse importance à l'enfance en général parce que, pour moi, c'est ce qu’il y a de plus important, de plus précieux. Je suis souvent très frustré de voir comment on reproduit les mêmes schémas avec le temps et comment on n'arrive pas vraiment à transmettre une "leçon" aux générations suivantes. On pourrait montrer que nous, parfois, on fait n’importe quoi et qu’il faudrait faire mieux. À travers mon histoire et mes histoires d'enfance, j’essaie surtout d'avoir une lecture sur ma vie et sur le monde qui m'entoure, pour essayer d’en tirer des conclusions. Forcément, quand je pense à mon enfance, je pense à mon père, je pense à mon frère, parce que c'était la période où on était tous ensemble. Ma vie, en général, est beaucoup tournée vers l’enfance, vers quelque chose du passé, parce que je trouve que c'est la meilleure manière de préparer le futur.
À travers les paroles "À treize ans on ne sait pas dire ce qu’on ressent / on casse les murs pour passer le temps", est-ce que la musique vous a permis de réapprendre à parler d’émotions, de sentiments ?
À 100 %, oui. Je pense qu'en général, à 13 ans, on ne sait pas s’exprimer et montrer ses émotions. Mais, même quand on grandit, je trouve qu'il y a quelque chose d’hyper pudique. Avec les réseaux sociaux et le reste, c'est devenu plus naturel de croire qu’on connaît les gens avant même de les avoir rencontrés. Du coup, je pense qu'on a un truc de pudeur, de retenue, parce qu'on veut être parfait. C'est un peu comme si on était tous des vitrines et qu'on oublie le fait d'être vulnérable, de faire des erreurs, simplement d'être imparfait. Dès qu'on parle, on a un peu peur. Dès qu'on se présente, on a un peu peur. La musique, pour moi, c’est un peu ce truc-là : essayer de casser cette vitrine et d’arrêter d'essayer d'impressionner les gens en étant quelqu'un que tu n'es pas. C'est un vrai travail d'être sincère et ma musique m’aide beaucoup dans ce processus.
"Les choses ont de la valeur parce qu'elles s'arrêtent un jour."
Qu’avez-vous ressenti en écrivant "Le Bleu Du Ciel", et plus particulièrement ces paroles : "J’ai toujours peur de mourir / De perdre tous mes souvenirs" ?
Quand j'étais petit, je faisais des crises d'angoisse par rapport à la mort et ça m'a un peu suivi toute ma vie. Je pense que j'ai écrit une chanson là-dessus parce que c'était un des sentiments les plus forts que j'ai expérimentés. La raison pour laquelle j’ai autant peur de mourir, même si en ce moment, ça va… [Rires] Ce n’est pas forcément la mort en elle-même, mais le fait de perdre les souvenirs, de perdre les belles choses que j’ai dans ma vie. Dans le refrain, je parle du goût du miel, du bleu du ciel… Ce sont toutes ces petites choses hyper belles, hyper cool que j'ai dans ma vie comme mes amis et les beaux moments qu’on partage. Si tu meurs, c'est fini.
Mais en même temps, ça vous pousse aussi à profiter encore plus de ces moments-là et à les chérir.
Au fond, c’est ça la vraie réponse : les choses ont de la valeur parce qu'elles s'arrêtent un jour. Si tout était infini, plus rien n'aurait de valeur. On pourrait tout prendre pour acquis.

Vous avez également composé pour de nombreux artistes comme Tuerie, Luidji ou Eva. Quand vous écrivez pour eux, est-ce la mélodie qui guide les paroles, ou l’artiste lui-même ?
Ça dépend. Les trois artistes, c’étaient des travaux différents. Avec Tuerie, c'était surtout de la production. Luidji, c'était sur du live, en concert puisque je suis bassiste, puis avec Eva, c'était plus un travail d'écriture et de composition. Dans tous les cas, c’est un échange avec l’artiste. Tu es inspiré, à la fois, par la rencontre avec la personne et par ses influences. Je pense que n'importe qui fait de la musique différente selon l'artiste qu'il a en face de lui. C'est une rencontre, une question de personnalité, à mon avis. C'est vraiment spécifique à chacun.
"Frank Ocean est l’un des artistes qui m'a le plus inspiré. C’est quelqu’un qui a très peu de barrières quand il fait de la musique. C’est un peu un ovni."
Avec qui aimeriez-vous faire un feat plus tard ?
Bonne question. Moi, je kiffe Jolagreen, je le trouve trop fort. J’aime beaucoup Pomme aussi. Sinon, Stromae, forcément. Pour moi, c'est une légende. À l'international, il n'y a pas vraiment de limites. Frank Ocean est l’un des artistes qui m'a le plus inspiré. C’est quelqu’un qui a très peu de barrières quand il fait de la musique. C’est un peu un ovni. Quand tu l’écoutes, tu as l’impression d’entendre de la musique pour la première fois. Je trouve ça hyper impressionnant.
J’ai pu lire que vous étiez fan de cinéma. Si vous deviez choisir un film qui définit votre musique, lequel serait-ce ?
Je dirais Le château dans le ciel de Hayao Miyazaki. C'est l’un de mes films préférés. Tout d’abord, parce que la BO est magnifique et parce que c’est un film qui parle beaucoup d’enfance. Miyazaki a quelque chose de très beau dans ses histoires. Pour moi, le sujet principal de ses films, c'est l’écologie : préserver la planète et ne pas la détruire. Pour l’illustrer, il prend à chaque fois des enfants comme personnages principaux. Je trouve ça beau parce que ça montre que l’avenir appartient aux nouvelles générations. L'innocence que les enfants ont, c’est peut-être le regard le plus juste qu’on peut avoir sur notre environnement et sur notre monde.
C’est un amour qu’on retrouve dans la réalisation de vos clips comme "On danse encore", est-ce que la vie, n’est-elle pas un film finalement ?
Je dirais peut-être l’inverse : les films, c'est la vie. Mais il y a un lien hyper fort entre les films et la vie. Les films décrivent un peu notre réalité et essayent parfois de nous apprendre des choses sur nous-mêmes. Moi, j'adore la science-fiction parce que je trouve ça hyper intéressant : on peut tordre la réalité pour réfléchir à notre monde réel. Par exemple, je suis devenu vraiment fan du film Dune, réalisé par Denis Villeneuve. C’est un univers futuriste où on colonise des planètes et où on pille leurs ressources. Mais en réalité, ça parle simplement de l’histoire de la colonisation sur Terre et également de la figure du Messie qu’on a parfois présentée aux peuples colonisés pour récupérer leurs ressources. Je trouve cela très intéressant de le montrer dans l’espace et dans le futur, alors qu’en réalité ça parle de notre monde à nous.
"Je pense que les plus grosses claques musicales que je me suis prises, c’étaient soit en concert, donc avec de l’image et de la performance, soit au cinéma."
Pourquoi avoir prolongé cette dimension cinématographique dans vos clips ?
Parfois, je trouve que la musique est un peu incomplète. La musique se suffit à elle-même, c'est un art incroyable, hyper complet. Mais je trouve ça trop cool quand il y a des images avec. Selon les chansons, j’ai envie de raconter l’histoire de manière plus poussée. Je pense que les plus grosses claques musicales que je me suis prises, c’étaient soit en concert, donc avec de l’image et de la performance, soit au cinéma. J'ai appris à redécouvrir des chansons. Par exemple, il y a un morceau connu de Radiohead, "Everything in the Right Place". Cette chanson a été utilisée dans le film The Creator, avec le fils de Denzel Washington. Il y a une scène magnifique dans l’espace et la chanson arrive à ce moment-là. Je connaissais déjà le morceau depuis longtemps, mais avec l’image, il m’a encore plus marqué. L’image peut vraiment amener la musique plus loin.

Si quelqu’un qui ne parle pas votre langue écoute votre musique, qu’aimeriez-vous qu’il comprenne de vous et de vos chansons ?
J'y ai pensé tout à l'heure parce que j'ai des amis qui ne parlent pas français et qui seront au concert à La Maroquinerie. Je me suis demandé ce qu'ils allaient pouvoir ressentir. C'est la musique, tout simplement. C'est l'instrumentation, la production… Je fais très attention à chaque détail, à chaque layer de production. J'enregistre la plupart des instruments moi-même. Je travaille aussi avec un pote pianiste qui joue les claviers et moi je fais toutes les guitares. En général, je cherche d’abord des idées guitare-voix. Ensuite, je décide si ça doit devenir une guitare électrique, une basse, une guitare folk… On enregistre, on construit la structure, puis on ajoute les claviers, la batterie, plein d’instruments. On fait tout ça ensemble à Londres, dans un studio, quand je vais le voir. Donc, comme j’accorde énormément d’attention à la production, je pense que c’est ça que j’aimerais que les gens retiennent s’ils ne comprennent pas les paroles.
"Si je pouvais esquiver une chose dans la musique, ce serait l’IA."
Vous avez également joué sur la scène de l’Hyper Weekend Festival. Comment avez-vous vécu ce moment ?
C’était trop bien. Franchement, c’est une de mes dates préférées de ces derniers mois. La salle est magnifique : le Studio 104, l’architecture est incroyable. J'y étais déjà allé une fois, mais je n'avais jamais joué là-bas. C’est complètement différent quand tu es sur scène. J'ai adoré, je me sentais vraiment à l'aise et toute la soirée était super agréable. J’adore Marguerite et Charlotte Cardin et les deux ont joué juste après moi, donc c'était trop bien.
Vous animerez donc la scène de La Maroquinerie ce 10 mars, comment vous sentez-vous ?
C'est le premier jour où je me sens vraiment bien. Avant, j'étais un peu dans un tunnel et je voulais juste que tout se passe bien. Maintenant que ça approche, je suis de plus en plus à l’aise. Mais quand ça n'existe pas encore, il y a beaucoup de stress. Quand tu lances un projet, je pense que la meilleure solution pour ne plus se mettre la pression, c'est de travailler. Au début, tu vois une montagne de travail et tu te dis que tu n’y arriveras jamais alors que tu l’as déjà fait avant. C’est le fait de recommencer qui fait peur. Tu t’y mets, petit à petit, tu avances, tu te libères du travail et à un moment tu te dis que ça va aller tout droit.
S’il y avait une chose que vous pourriez esquiver dans la musique, ou dans l’industrie musicale en général, ce serait quoi ?
Si je pouvais esquiver une chose, ce serait l’IA. J’adore l’intelligence artificielle, vraiment. Je trouve que c’est une très bonne chose pour l’humanité. Il ne faut pas la voir comme quelque chose d’extérieur à l’homme : c’est notre invention. Mais dans la musique, parfois, j’aimerais l’esquiver. Par exemple, il y a un logiciel qui fait beaucoup parler en ce moment, Suno. C’est de l’IA générative qui peut créer des chansons de A à Z et cela me dérange un peu. Pour moi, c’est une manière de déguiser, de voler le travail des artistes. En réalité, ces systèmes utilisent d’énormes bases de données d’artistes et assemblent tout ça comme un puzzle. Sauf qu’il y a tellement de pièces qu’on ne peut plus savoir quel élément vient de quel artiste. Du coup, ça donne l’illusion d’une chanson nouvelle, d’une invention. Alors qu’au fond, c’est plutôt une forme de vol à grande échelle.
Steve Ibrahim, "Oiseau Bleu", disponible partout.
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