INTERVIEW
Publié le
7 avril 2026
Dans le film La Femme De, le réalisateur David Roux suit Marianne interprétée par Mélanie Thierry, qui derrière les apparences d’un quotidien bourgeois bien réglé, étouffe en silence. Une réflexion sur la liberté, et ce qu’il en coûte de la prendre.
Ces hauts portails en fer, typiques des grandes maisons bourgeoises de province, sont difficiles à franchir, les murs presque impossibles à pénétrer. C’est un monde silencieux sur lequel on pose un regard furtif, un aller-retour qui convient à tous, examinés comme examinant. Le cinéma de Claude Chabrol était l’un des rares à le mettre régulièrement en lumière. La Femme de est le deuxième film de David Roux, en salle le 8 avril prochain, portrait d’une femme mariée à un homme influent, enfermée dans un milieu bourgeois étouffant. Il filme les silences de celle à qui la vie a échappé, enfermée, sans physiquement l’être, derrière les portes d’un système plus que d’un seul homme, et qui à travers chaque phrase et regard, sent son cœur pressé dans les poings des autres. Saisir les non-dits, faire de l’indifférence un moteur dans ce monde d’héritiers et d’héritage était un pari. C’est Mélanie Thierry qui fait vivre Marianne, aux côtés d’Éric Caravaca dans le rôle de son mari. L’actrice, à l’affiche de trois films au printemps, interprète celle qui s’éteint puis retrouve son âme laissée derrière le grand portail en fer. L’histoire d’un monde distingué à outrance et de femmes dont on croit panser les plaies avec de l’argent et des sourires esquissés à la va-vite. S-quive a rencontré, à Paris, le réalisateur David Roux et l’actrice Mélanie Thierry pour évoquer ces réalités tristement actuelles, parler de liberté et de féminisme, et comprendre comment jouer ces silences.
Le film est adapté d’un livre d’Hélène Lenoir, Son nom d’avant. Quand vous l’avez lu, David Roux, est-ce que vous avez su immédiatement que vous vouliez le porter à l’écran ?
David Roux : Oui, quasiment, avant même de l’avoir terminé. C’est ma productrice qui me l’a fait découvrir, parce qu’on cherchait un livre à adapter pour mon deuxième film. Et il se trouve que la toute première scène, qui est aujourd’hui réduite à la petite séquence du prologue dans le film, fait 70 pages ! Elle est magistrale, très forte et cinématographique. Dès le départ, j’ai eu envie de l’adapter.
Mélanie Thierry : “L’atmosphère, c'est la première chose par laquelle on rentre dans un film.”
Et vous, Mélanie Thierry, quand vous avez découvert le scénario, qu’est-ce qui vous a marqué et donné envie de faire vivre ce personnage ?
Mélanie Thierry : J’ai lu ce script il y a quelques années, au cœur du confinement. Donc ça remonte, le temps passe vite ! J’ai aimé l’atmosphère, et c'est la première chose par laquelle on rentre dans un film. On se demande à travers laquelle on va nous projeter ? Comment l’histoire va exister ? J’ai aimé l’image que je m’en faisais, je trouvais ça très cinématographique, puis j’ai toujours aimé Chabrol, on sentait que c’était la même atmosphère justement, la même envie de cinéma.

Marianne parle peu, beaucoup de sentiments passent par les regards, les silences. Il y a une vraie noirceur surtout au début. Comment on joue quelqu’un qui encaisse depuis des années, qui est touchée par un poison lent qui est celui de l’indifférence ?
Mélanie Thierry : C’est vrai que quand un personnage parle peu, on a plus de difficultés à avoir accès à ses émotions, on a des doutes sur la façon dont elle traverse et ressent les choses. Est-ce qu’elle s’en accommode ? Est-ce que ça génère une grande frustration ? Est-ce qu’elle va continuer à s’en accommoder ? Ça infuse… Ça infuse… en souterrain. Puis, il va falloir reprendre une respiration, parce qu’elle ne peut plus manquer d’air. Ce que je trouvais difficile, c'était d'être complice de cette situation, parce que cette maison peut être rassurante ou menaçante, très confortable ou un mouroir, parce que des murs épais, ça étouffe les cris, ça étouffe le chagrin, ça étouffe tout… C’est très insidieux, les humiliations sont des petites humiliations de pas grand-chose, c’est pour ça qu’elle s’en accommode, ce n’est pas "une grosse gifle dans ta gueule", et là tu prends le taureau par les cornes et tu décides de t’enfuir. Et puis, elle appartient à une autre génération, on voit bien la différence entre la mère et la fille, elle qui ne deviendra pas comme la mère, qui a plus de recul et qui ne se laissera pas dominer par ce joug-là.
David Roux : “Il me semble essentiel que les hommes, enfin, s’emparent de ces questions-là (féministes), et je pense que vraiment on ne progressera pas tant que les hommes ne le font pas.”
Cette histoire fait écho à celle de beaucoup de femmes, toutes classes sociales confondues, et tous environnements confondus. Des femmes qui ont l’illusion d’avoir le choix, puis qui se retrouvent prises dans un système, dans la société patriarcale. Assignée à la maison, au “care”, un travail invisible, à plus ou moins grande échelle. Comment avez-vous porté cette réalité à l’écran, David Roux ? À travers cette question j’aimerais votre regard de réalisateur, mais surtout d’homme. Comment on filme une histoire aussi liée à la condition féminine ?
David Roux : C’est le cœur du projet, dès le départ. Pour moi le cinéma c’est ça : d’abord comme spectateur, et ensuite en prolongement, comme réalisateur. Le cinéma, c’est ce qui permet de faire l’expérience de l’altérité, de vivre d’autres vies que la sienne, d’adopter d’autres regards et d’appréhender le monde. Il me semble essentiel que les hommes enfin s’emparent de ces questions-là, je pense que vraiment on ne progressera pas tant que les hommes ne le font pas. J’ai essayé de m’approcher au plus près de ce que peut être l’expérience d’une femme, qui vit ces manifestations les moins spectaculaires du patriarcat, les plus quotidiennes.

Mélanie Thierry : “Je crois que l’autre est essentiel pour se donner du courage et de l’estime de soi, pour taper du pied, reprendre de l’air et sortir la tête de l’eau.”
Et vous, Mélanie Thierry, en tant qu’actrice mais surtout en tant que femme, comment vous avez appréhendé ce rôle, qui touche à quelque chose de très concret, qui pourrait sembler d’un autre temps, mais encore très actuel ?
Mélanie Thierry : Moi, c’est ce que j’aimais. Il existe beaucoup de récits d’émancipation au cinéma, mais des films qui retracent cette trajectoire-là, dans ce genre de milieu, c’est moins représenté. Et pourtant ces femmes elles existent, il y en a plein des femmes qui ont cette vie-là. Simplement, c’est un monde secret, plus taiseux, c’est un monde où on ne fait pas de vagues et où on se manifeste moins. Et depuis Chabrol, il n'y a plus de films comme ça, j’étais heureuse qu’il y ait à nouveau ce genre.
David Roux : Je crois aussi que si le patriarcat reste aussi puissant, c’est parce qu’il s’incarne aussi de manière très peu spectaculaire, et que sa puissance est exactement ici. Il est très diffus dans le milieu bourgeois et dans plein d’autres milieux sociaux, c’est très intégré dans nos esprits. Le grand luxe quand on est un homme, c’est qu’on peut se passer de réfléchir à ces questions. C’est une grande injustice. Les femmes ne peuvent pas se passer d’y réfléchir. Depuis MeToo, on a vu plein de films super, sur des femmes puissantes qui s’emparent de leur destin, ou au contraire, des manifestations très spectaculaires du patriarcat, des histoires très violentes. Ces films-là sont très importants, bien sûr. Et moi, je me disais, en fait, il continue à manquer encore, peut-être, de films sur l’aspect quotidien, infusé, et qui sont une expérience très partagée par beaucoup de femmes.

David Roux : "Le grand luxe, quand on est un homme, c’est qu’on peut se passer de réfléchir à ces questions. C’est une grande injustice."
Dans le film, c’est aussi le passé qui agit comme un déclencheur pour Marianne. Est-ce que, selon vous, il faut toujours un choc, un événement, pour réussir à sortir de situations aussi cloisonnées ?
Mélanie Thierry : Oui je crois que l’autre est essentiel pour se donner du courage et de l’estime de soi, pour taper du pied, reprendre de l’air et sortir la tête de l’eau. Tout seul, face à son miroir, c’est dur. On n’y arrive pas. On tourne en rond… On a mille raisons de lâcher l’affaire. En fait, il y a quelque chose dans le collectif, il faut qu’il y ait quelqu’un qui nous prenne par la main pour qu’à un moment, on ait le courage d’affronter les choses et ne pas rebrousser chemin. Dans le film, elle a tellement rebroussé chemin qu’elle ne sait même plus lequel emprunter. Donc, d’avoir ce regard, cette écoute, cette confiance, ça lui permet de prendre son courage à deux mains.
David Roux : J’ai même l’impression que le plus difficile dans ces situations, c’est d’accepter de se formuler à soi-même qu’on est une victime, victime de choses très peu retentissantes, mais quand même. Et ça, c’est très documenté par les psys, etc… C’est vraiment dur, parce qu’une fois qu’on l’a fait, il faut en tirer les conséquences. On ne peut plus continuer à vivre comme avant. Dans le film, c’est le personnage du photographe qui est le déclencheur, c’est lui juste parce qu’enfin, quelqu’un la regarde et l’écoute, elle ose reprendre la parole et se formuler à elle-même des choses. Des choses qui sont repoussées par tous les mécanismes de déni etc... Et c’est exactement ce qui lui donne l’élan ensuite pour réagir enfin et aller reprendre un peu d’air.

Mélanie Thierry : “On a le droit d’avoir une vie secrète. On a le droit de ne pas tout partager. Il faut garder ça, pour avoir quelque chose à soi.”
Et ce serait quoi vous personnellement, votre conception de la liberté dans le couple ?
David Roux : La liberté, je ne sais pas, les conditions de la liberté, ce serait peut-être de réussir à préserver un espace où on peut être soi-même avec ses qualités, ses défauts, ses contradictions, ses ambiguïtés, etc… Si on parle d’un couple, de la part des deux membres, il faut vraiment de l’intelligence pour ça. C’est indispensable. En tout cas, on ne peut pas souhaiter que l’autre soit exactement ce qu’on veut, ça ne marche pas… Il faut laisser à l’autre la possibilité d’être lui-même, quitte à ce que ça nous saoule de temps en temps. [Rires]
Et quand on est une femme, qu’est-ce qu’il faut esquiver dans un couple ?
David Roux : Qu’est-ce qu’il faut esquiver ? Il ne faut pas esquiver. Il faut affronter.
Mélanie Thierry : Non il ne faut pas esquiver. Il faut avoir ses secrets aussi, tout n’est pas bon à dire.
David Roux : Tout à fait.
Mélanie Thierry : On a le droit d’avoir une vie secrète. On a le droit de ne pas tout partager. Il faut garder ça, pour avoir quelque chose à soi.

"La Femme De", en salles le 8 avril prochain.
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