INTERVIEW
Publié le
9 juillet 2026
Française d'origines iranienne et espagnole, Lisa Boostani incarne une nouvelle génération d'artistes totales, à la croisée de la musique, de l'image et de la performance. Diplômée des Gobelins, elle s'est d'abord fait connaître comme réalisatrice et photographe dans la mode et l'art contemporain, exposée au Centre Pompidou, au Grand Palais, à la Villa Noailles ou à la Bourse de Commerce – Pinault Collection. Une culture visuelle qui irrigue aujourd'hui sa musique, prolongement naturel de son langage artistique. Autodidacte, elle compose, écrit et produit seule ses titres, chantés en anglais, espagnol et farsi, entre pop, rock psychédélique et influences latines. Le 19 juin dernier, elle dévoile One, premier EP manifeste où se déploit la thématique de l’amour comme force de connexion. Rencontre.

Vous êtes passée de la photo et de la réalisation à la musique, voyez-vous cela comme un changement de médium, ou plutôt comme une continuité naturelle d'un même langage artistique ?
Oui, pour moi c'est vraiment une continuité naturelle. J'ai écrit mes premières chansons vers l'âge de 20 ans, lorsque j'habitais à Toulouse. Puis je les ai laissées de côté en partant à Paris pour me consacrer à mes études de photographie. La musique est revenue plus tard, à la suite d'une expérience personnelle très forte, comme un appel, presque viscéral. J'ai toujours cherché à créer des expériences sensibles, que ce soit par l'image, la performance ou aujourd'hui la musique. Contrairement à la photo, la musique live agit sans filtre et touche directement le corps. Elle transmet une vibration avant même d'être comprise intellectuellement. Je trouve ça très puissant et profondément cathartique.
Vous composez et écrivez seule vos morceaux sans formation musicale formelle. Qu'est-ce que cette liberté vous a permis, que vous n'auriez peut-être pas eu avec un parcours plus académique ?
Je compose de façon très instinctive. J'ai écrit les chansons de mon premier EP avant de travailler avec Jesse Kotansky, qui les a produites et leur a donné une autre dimension sonore. Depuis presque deux ans, je joue aussi avec mes musiciens - Sujigashira, Octave Bessaignet et Samuel Léon Eschapasse - et cette rencontre nourrit beaucoup le projet. Ils proposent des instrumentales sur lesquelles je viens poser ma voix, mes mélodies et mes textes. Je pense que le fait d'être autodidacte m'a permis de ne pas me censurer. Mes compositions sont souvent assez simples, ce qui m'importe avant tout, c'est la sincérité de la voix et ce que raconte la chanson.
"À travers cet EP, j'avais envie de parler de cette capacité qu'a l'amour à nous transformer, à nous rendre plus présents, plus vulnérables aussi."
Vous chantez en anglais, espagnol et farsi. Comment choisissez-vous la langue d'un titre, est-ce l'émotion, le sujet, ou autre chose qui guide ce choix ?
C'est très intuitif. Chaque chanson semble appeler sa propre langue. J'ai commencé par écrire en anglais, parce que c'est la musique que j'ai le plus écoutée en grandissant. Puis l'espagnol est venu naturellement, et plus récemment le farsi. Ces deux dernières langues me relient à mes origines. Elles portent une mémoire familiale et une musicalité particulière. Elles me permettent aussi d'aborder des émotions très intimes avec une forme de pudeur. Le français est une langue très directe pour moi, alors que l'espagnol ou le farsi créent une distance qui me donne paradoxalement plus de liberté. J'écris aujourd'hui quelques morceaux en français. Je pense que chaque langue arrive au moment où elle a quelque chose à dire.
Votre EP parle d’amour comme force de connexion. Qu'avez-vous eu envie de transmettre ou d'interroger à travers ces morceaux ?
L’amour est une énergie qui relie les êtres, le vivant, le corps et le monde qui nous entoure. À travers cet EP, j'avais envie de parler de cette capacité qu'a l'amour à nous transformer, à nous rendre plus présents, plus vulnérables aussi. Dans une époque où tout va très vite et où nos relations passent de plus en plus par les écrans, j'avais envie de proposer un espace plus sensoriel, plus incarné. One est une invitation à revenir au corps, aux émotions et à cette sensation d'unité que l'on oublie parfois.
"Mon travail artistique est traversé par cette idée de transformation : accepter les cycles, les métamorphoses, les fragilités."
Le corps et la transformation reviennent comme thèmes centraux dans votre travail plastique. Qu'est-ce que cela représente pour vous aujourd'hui, en tant que femme et en tant qu'artiste ?
Le corps est notre premier territoire d'expérience. C'est à travers lui que l'on ressent, que l'on aime, que l'on traverse les épreuves. Mon travail artistique est traversé par cette idée de transformation : accepter les cycles, les métamorphoses, les fragilités. Je crois que la vulnérabilité peut devenir une force créatrice. C'est quelque chose que j'essaie d'habiter autant dans ma musique que dans mes performances.

Le mot "émancipation" revient souvent dans votre présentation. De quoi avez-vous eu besoin de vous émanciper, artistiquement ou personnellement, pour arriver à ce premier EP ?
Je crois que j'ai surtout dû m'émanciper du regard des autres et de l'idée qu'il fallait être légitime avant d'oser. Pendant longtemps, je me définissais comme réalisatrice ou photographe, parce que c'était ce que je faisais professionnellement. Il m'a fallu accepter de commencer la musique sans avoir toutes les réponses, sans formation, simplement parce que c'était nécessaire pour moi. Cet EP marque aussi cette liberté-là : celle de suivre une intuition plutôt qu'un parcours attendu.
Vous mélangez pop, rock psychédélique et influences latines. Comment ce mélange s'est-il construit, à travers vos écoutes, vos voyages, votre histoire familiale ?
Il s'est construit très naturellement. J'ai grandi avec des influences variées, entre les cultures espagnole et iranienne de mes parents. À la maison, on écoutait beaucoup de jazz, de reggae, de rock psychédélique, de musique latine et de musique persane. Je ne cherche jamais à mélanger des styles de manière consciente. J'essaie plutôt de créer un paysage émotionnel. Les influences apparaissent ensuite presque malgré moi.
"'Ocean' est né d'un besoin de ralentir et d'écouter ce qui se passe à l'intérieur."
Pouvez-vous nous raconter la genèse de votre single "Ocean" ? Qu'est-ce qu'il représente dans l'ensemble du projet ?
"Ocean" est né d'un besoin de ralentir et d'écouter ce qui se passe à l'intérieur. C'est une chanson presque méditative, qui invite à plonger en soi. Elle parle de cet espace où l'on accepte de ne plus lutter, où l'on se laisse traverser par les émotions comme par les vagues. Dans l'EP, "Ocean" représente ce moment de lâcher-prise où l'on retrouve une forme de confiance.
Votre culture visuelle (Gobelins, mode, art contemporain) irrigue vos clips et votre scénographie. Comment pensez-vous l'univers visuel d'un morceau, est-ce que cela naît en même temps que la musique ou après ?
Cela peut arriver en même temps ou après, il n'y a pas de règle. Souvent, des images apparaissent dès que j'écris une chanson : des paysages, des mouvements, une atmosphère. J'ai généralement une vision assez précise de l'univers que j'aimerais créer. Ensuite, il faut composer avec la réalité de la production. Jusqu'à présent, j'ai réalisé mes clips avec très peu de moyens, voire sans budget. J'aimerais, un jour, développer ces univers à une échelle plus ambitieuse, comme des courts métrages, avec le temps et les moyens nécessaires pour donner pleinement corps à ces visions. Mais les contraintes font aussi partie du processus créatif, et elles m'ont appris à inventer autrement.
"Il faut esquiver la peur de déplaire."
Que faut-il esquiver dans l’art selon vous ?
Peut-être la peur de déplaire. Quand on crée pour répondre à une attente ou suivre une tendance, on risque de perdre ce qui fait la singularité d'une œuvre. Je crois qu'il faut accepter de ne pas tout contrôler et de laisser une place à l'inconnu. C'est souvent là que naissent les choses les plus vivantes.
Que peut-on vous souhaiter ?
De continuer à créer avec la même liberté, de rencontrer les personnes qui entreront en résonance avec cet univers, et de garder intacte cette curiosité qui me pousse à explorer de nouveaux territoires. Et, tout simplement, que cette musique trouve son chemin jusqu'aux gens. C'est finalement le plus beau voyage qu'une chanson puisse faire.
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