INTERVIEW
Publié le
2 novembre 2026
Les jeunes générations ne se contentent plus de consommer le luxe : elles redéfinissent les codes de la désirabilité et questionnent la valeur des marques. Pour les Maisons, l’enjeu est de renouveler leur relation avec ces nouveaux consommateurs. Rencontre avec Geoffrey Perez, Global Head of Luxury chez Snap, qui pilote depuis Paris l’activité luxe d’une plateforme de plus de 950 millions d’utilisateurs mensuels. À partir d’une étude menée avec WPP et l’Ifop auprès de 9 000 consommateurs dans neuf marchés, parue en octobre dernier, il décrypte les paradoxes d’un secteur qui fait rêver mais doit se réinventer : économie de l’émotion, réalité augmentée, expériences signées Cartier, Prada ou Gucci, et co-création avec les nouvelles générations, car la technologie doit enrichir le monde réel, pas s’y substituer.

Si vous deviez vous présenter en quelques mots…
Ça fait dix ans que je suis chez Snap, depuis l'ouverture du bureau parisien. Je suis passionné de tech et de mode depuis longtemps, et j'ai évolué au cours de ces dernières années. Aujourd'hui, je dirige le pôle luxe de Snapchat au niveau global, avec un siège à Paris, mais pas mal de voyages ! On est présents dans des dizaines de marchés et on accompagne les maisons de luxe dans beaucoup d'entre eux, avec des équipes dédiées aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Moyen-Orient, en Australie, en Allemagne, et ainsi de suite.
Votre étude, menée avec WPP et Ifop, porte sur 9 000 consommateurs de luxe de 18 à 45 ans, dans neuf marchés. Lesquels sont-ils ?
Les États-Unis, le Royaume-Uni, la France, l’Arabie saoudite, Les Émirats arabes unis, l’Australie, le Japon, la Corée et l’Italie.
Qu’est-ce qui vous a le plus surpris dans les résultats ?
Il y a plein de paradoxes, c'est un peu la synthèse de l'étude. Six paradoxes, qui passent en revue ce qu'on avait déjà identifié chez Snap depuis un moment, parce que les Millennials et la Gen Z dans le monde, c'est notre quotidien. On a un peu plus de 950 millions d'utilisateurs chaque mois, 475 millions chaque jour, avec une grosse proportion de 18-45 ans. On est au cœur de l'évolution des usages. C'était très intéressant, et surtout assez satisfaisant, de voir que ce qu'on constate sur la plateforme — dans la consommation de contenus de luxe, ou dans les achats effectués après avoir vu une publicité — est assez en ligne avec les constats de l'étude. Donc, je ne dirais pas surpris, mais conforté dans ce qu'on pense de cette génération.
"Aujourd'hui, toutes générations confondues, l'accès à l'information se fait d'abord par le téléphone portable, et les réseaux sociaux remontent comme premier levier."
Et qu'est-ce que vous pensez de cette génération ?
Cette génération a une relation assez ambivalente avec le luxe. Elle est née avec l'écoresponsabilité, et elle n'a pas grandi dans un luxe où l'achat est un statut. Elle va acheter un produit de luxe pour se faire plaisir, ou pour mieux représenter qui elle est, mais pas pour faire partie d'un groupe. Les générations précédentes, elles, achetaient clairement du luxe pour montrer qu'elles faisaient partie de ce milieu. Aujourd'hui, ces nouvelles générations peuvent acheter des marques plus mass market, lifestyle, sportswear, tout en étant aussi consommatrices de luxe. Une autre chose qu'on a constatée dans l'étude, c'est que le luxe est beaucoup consommé grâce aux réseaux sociaux, grâce aux défilés qui, depuis le Covid, sont tous diffusés en live sur les plateformes numériques. La presse adore en parler : la valse des directeurs de création dans les différentes Maisons a fait beaucoup de bruit, une sorte de mercato, ces deux dernières années. Le luxe a aussi compté parmi les secteurs les plus valorisés au monde. Donc, il a été constamment présent dans l'actualité. On est face à une génération qui consomme le luxe au quotidien. C'est un luxe visible, alors qu'avant, il était plus exclusif. Ces générations ont besoin de donner davantage de sens à ce qu'elles consomment. Pas uniquement sur l'aspect écoresponsable, qui est évidemment crucial, encore plus pour les générations plus jeunes, mais aussi sur la valeur perçue. On a envie de consommer quelque chose qui nous fait du bien et qui a une vraie valeur.

Ce qui ressort aussi de l'étude, c'est qu’entre les médias spécialisés et les créateurs de contenu, l’étau se resserre. 29% des répondants de la Gen Z citent la confiance qu’ils ont envers les journalistes et les médias spécialisés, 20 % se tournent plutôt vers les créateurs de contenu. À moyen et long terme, est-ce que les médias restent intéressants pour vous ?
Ce qui compte, c'est la forme. "La forme, c'est le fond qui remonte à la surface", disait Victor Hugo. Et la forme, aujourd'hui, est extrêmement importante. Si les jeunes consomment plus de contenus sur les réseaux sociaux et font davantage confiance à des créateurs de contenu experts, c'est aussi parce que le langage a été vulgarisé, rendu plus accessible. Quand je suis arrivé chez Snap en France, en 2016, c'était l'année où on a lancé "Discover" : une section dédiée aux médias. Il y en avait huit au départ, puis treize, puis un peu plus. Ce n'étaient pas des pages publiques, mais de vrais partenariats, avec un moyen de générer des revenus supplémentaires. On avait toute une équipe dédiée à la formation de ces médias, pour les aider à transposer leur savoir-faire éditorial dans une nouvelle forme. Aujourd'hui, toutes générations confondues, l'accès à l'information se fait d'abord par le téléphone portable, et les réseaux sociaux remontent comme premier levier. Snap a toujours milité très tôt pour une forte présence des médias, pour les marques qu'ils représentent, mais aussi pour l'expertise et le sérieux que les lecteurs leur associent. On est convaincus que les marques médias ont encore beaucoup de place à prendre pour convaincre les lecteurs et les consommateurs. La question, c'est sous quelle forme. Récemment, on a fait évoluer "Discover" pour rendre les profils publics des médias encore plus accessibles, de plus en plus semblables à des profils de créateurs de contenu. Les médias s'adaptent aussi en s'incarnant davantage. Mais ce qu'on valorise toujours, c'est l'expertise et le fond. Et on garde une maîtrise des contenus diffusés, qu'ils viennent de créateurs ou de médias : on est moins soumis aux algorithmes que d'autres plateformes.
"L'expérience qu'on propose sur Snapchat, notamment la réalité augmentée — le fait de reproduire des objets en 3D dans le monde connecté —, permet clairement à des milliers de répondants de mieux se projeter dans l'achat d'un produit de luxe."
Il y a six paradoxes dans l'étude. Lequel dit le mieux l'état du luxe aujourd'hui ?
L'expérience. Ce qui manque aujourd'hui, c'est le lien entre l'expérience de luxe qu'on vit en boutique et celle qu'on retrouve sur un site web, mobile ou autre. Il y a clairement quelque chose de cassé entre les deux. Aller chez Chanel, chez Dior, chez Prada, c'est vivre quelque chose de différent. Alors qu'un site web, même s'il change d'une maison à l'autre, reste plus ou moins construit sur la même architecture. L'expérience qu'on propose sur Snapchat, notamment la réalité augmentée — le fait de reproduire des objets en 3D dans le monde connecté —, permet clairement à des milliers de répondants de mieux se projeter dans l'achat d'un produit de luxe. On est convaincus chez Snap que tous les investissements qu'on a faits dans la réalité augmentée depuis douze ou treize ans vont accompagner le futur du web. On y reviendra, mais aujourd'hui, on accède au web principalement par ordinateur ou par téléphone, et on voit arriver de plus en plus d'appareils connectés qui intègrent des expériences de réalité augmentée. Entre un site web en 2D et une boutique physique sensorielle, avec une expérience beaucoup plus humaine, on est convaincus qu'il y a cette dimension 3D, cette réalité augmentée, cette expérience digitale qui vient compléter les deux, et qui est absolument différente.

Et ça vaut aussi pour des publics plus âgés ?
Oui, s'ils sont assez avancés dans leur usage de la technologie. Chez Snap, on essaie justement de rendre l'accès à la technologie plus simple, de la rendre utile pour tous les humains. On veut que la technologie augmente l'expérience humaine, pas qu'elle nous enferme chez nous dans un casque de réalité virtuelle. On a une vision centrée sur l'humain : le rendre mieux informé, et augmenter ses expériences au quotidien.
78 % des sondés disent que le luxe les fait rêver, mais 65 % estiment qu'il a perdu une partie de son caractère exceptionnel. Le luxe est-il victime de son succès ?
Le luxe a effectivement été beaucoup vu ces dernières années. Mais ce que montre aussi l'étude, c'est que ses consommateurs ont besoin de nouveauté. Et c'est peut-être ce qui a manqué. Malgré l'arrivée des nouveaux designers, c'est encore très récent : leurs premières collections sont arrivées il y a six à neuf mois maximum, alors que les changements ont été opérés il y a presque un an et demi. Donc ce qui manque, c'est de la nouveauté. Ce n'est pas forcément que le luxe a été trop vu. On le connaît, il a des codes très clairs, très distincts de beaucoup d'autres marques, et l'obsession du détail est partout. Mais au cours des deux ou trois dernières années, il a été moins innovant, il a moins osé.
"Le luxe traditionnel doit évoluer et faire avec les nouveaux usages. On parle de créateurs de contenu, d'expériences, de nouveaux outils, d'ancrer certaines Maisons dans l'actualité, de donner accès aux coulisses."
Pourtant, le rythme est plus intense qu'il y a quelques années. Il y a les Collections Croisière, des synergies un peu partout, et toujours beaucoup d’actualités…
Il y a toujours des actualités, mais ça s'est réaccéléré depuis que tous les designers ont pris leur poste. Avant, il y avait une forme de pause sur les défilés : c'était les bras droits qui géraient les collections. Aujourd'hui, tout le monde est en place, et beaucoup de nouveautés arrivent. Concernant les 65 % qui trouvent que le luxe a perdu son caractère exceptionnel : le luxe traditionnel doit évoluer et faire avec les nouveaux usages. On parle de créateurs de contenu, d'expériences, de nouveaux outils, d'ancrer certaines Maisons dans l'actualité, de donner accès aux coulisses. Je pense que c'est ce dont les consommateurs ont besoin : ces nouveaux outils, ces nouveaux porte-parole, ces nouvelles technologies qui permettent de vivre le luxe différemment.

On parle beaucoup d'expérience, mais aussi d'émotion. Selon vous, qu'est-ce qui suscite l'émotion aujourd'hui ?
J'ai l'impression qu'on est souvent un peu en avance : il y a deux ans, on avait fait une autre étude sur l'économie de l'émotion. Gardez bien les chiffres de cette étude Ifop, d'ailleurs, parce que certaines choses seront probablement encore plus pertinentes dans un ou deux ans ! L'économie de l'émotion, c'est le fait que ces générations ont besoin de ressentir quelque chose pour prendre une décision d'achat. Il y a quelques années, on parlait de l'attention. Elle était essentielle, mais elle ne suffit pas. Si je fais attention mais que je ne suis pas touché émotionnellement, je ne vais pas aller acheter tel ou tel produit. L'émotion est essentielle pour convaincre, et elle passe par l'engagement, l'interaction, l'expérience. On le voit dans cette étude, mais on l'avait déjà constaté il y a plus de deux ans : cette économie de l'émotion est intégrée — embodied — par les nouvelles générations.
Comment réfléchit-on à créer de l'émotion, alors qu'on est toujours derrière des écrans ? Il y a quand même cette barrière. Comment sait-on qu'une émotion va être fédératrice ?
La base de l'apprentissage, c'est d'essayer. On a plein de publics différents : certaines personnes vont réagir à certains déclencheurs, d'autres non. Essayer différentes choses permet déjà d'avoir des signaux sur ce qui prend ou pas.
"Les marques viennent chez Snapchat pour nourrir les nouvelles générations qui investiront plus tard, avec leurs contenus, leur héritage, leur savoir-faire."
Et pour le savoir, ce sont des études ?
Avec les Maisons, on co-crée beaucoup : des expériences, de l'émotion. On se nourrit de ce qu'on constate sur l'application et de la façon dont les gens la consomment, pour dire aux maisons de luxe : "Ça fonctionne bien en ce moment, appropriez-vous ces codes, on le crée ensemble, et vous verrez que ça stimule votre audience, vos prospects et vos clients actuels." Générer de l'émotion, ce n'est pas donné à tout le monde. Mais on parle d'une industrie qui a un ADN créatif. Le luxe est à la croisée du design, de l'art, de la culture, et de plus en plus de l'entertainment : même les films publicitaires sont devenus de mini-productions, des courts métrages. Les Maisons de luxe sont donc très bien positionnées pour créer de l'émotion. Comment on fait ? On va chercher des insights sur l'héritage de la Maison, sur son savoir-faire. Ce qu'on constate, c'est que pour être stimulés, les consommateurs ont aussi besoin d'être rassurés, qu'on leur raconte une histoire. Le produit, c'est une chose, et c'est fantastique. Mais c'est peut-être pour ça que le luxe a été trop vu récemment : il y avait beaucoup de focus sur le produit, pour vendre, plutôt que sur l'héritage, le craftsmanship, les ateliers. On revient à l'essentiel. On revient aussi à des collaborations artistiques beaucoup plus profondes, plutôt qu'à des marques mass market qui s'associent à des Maisons de luxe. On l'a vu lors des derniers défilés, avec Keith Haring et d'autres artistes : des artistes qui amènent un univers. Pendant les années post-Covid, on était plus dans le buzz que dans le sens.

En Europe, seuls 16 % des sondés citent les outils d’IA comme influence, contre 34 % pour leur entourage. L’IA sait recommander un produit, mais peut-elle faire rêver ?
On n'y est pas encore totalement, ça dépend de ce qu'on regarde. Chez Snap, on est très axés sur le visuel, sans surprise, parce qu'on est centrés sur la caméra. On a plein de modèles d'IA qui permettent de transformer les utilisateurs en personnages de Maisons, avec pas mal de succès. Par exemple, Gucci, avec qui on a travaillé autour de sa campagne La Famiglia, lancée en janvier dernier : grâce à l'IA, on pouvait se glisser en quelques secondes dans la peau d'un personnage de la famille. Il y a eu des millions et des millions de personnes qui ont fait l'expérience, en jouant plus de neuf ou dix secondes — c'est un cas public maintenant, on a les chiffres. Elle se joue en trois secondes, mais ce qui est impressionnant, c'est le nombre de gens qui l'ont refaite et partagée. Il y avait 56 looks, selon qu'on était un homme ou une femme. Nous constatons la conversion, nous la suivons avec des outils et des intégrations.
L’utilisateur qui se voit en Gucci n'a pas forcément le portefeuille pour s'acheter le manteau Gucci…
Peut-être pas le manteau, mais au moins une paire de lunettes, très facilement, si la personne travaille. Il faut remettre les choses dans leur contexte : sur Snap en France, l'âge moyen tourne autour de 35-36 ans. Et même si ce n'est pas un achat direct, ça construit quelque chose qui va imprégner plus tard. À un moment donné, naturellement, ça fait partie de nous. Les marques viennent chez Snapchat pour nourrir les nouvelles générations qui investiront plus tard, avec leurs contenus, leur héritage, leur savoir-faire. Et elles le constatent : si ces Maisons ne communiquent pas auprès des plus jeunes, une préférence de marque va se créer très tôt ailleurs. Aujourd'hui, cette génération achète un premier produit de luxe vers 15-16 ans, alors qu'avant c'était 18 ans, et encore avant, 22-23 ans. On parle, potentiellement à 15 ans, d'une paire de lunettes, de baskets, d'une casquette, d'un parfum haut de gamme, d'un accessoire. Mais à partir du moment où ils sont entrés dans un univers de marque dès le plus jeune âge, les maisons créent de la préférence de marque. Et c'est ce qui fait qu'à un certain âge, tel garçon ou telle jeune fille se dira : "Quand j'aurai tel âge, j'achèterai mon premier sac chez Dior, chez Chanel, chez Prada." C'est pour ça qu'on revient à l'expérience et à l'émotion. Très jeune, on fait la différence entre l'expérience vécue dans une boutique Chanel et celle d'une boutique traditionnelle. C'est ce qui explique pourquoi le luxe doit commencer très tôt : cette expérience est différente, et les Maisons doivent aussi se différencier de leurs concurrents. Une grande majorité des répondants indiquent qu'avoir plusieurs points de contact avec une Maison de luxe compte parfois plus qu'un seul grand moment.
"Le luxe peut se définir par l'obsession du détail."
C'est intéressant, la semaine dernière, j'étais face à 25 étudiants en journalisme. Environ la moitié avait Snapchat. Je leur ai demandé si ça les avait déjà incités à acheter, ils m’ont répondu : "Ah non, c'est trop cher !" Mais j'imagine qu'ils font quand même les expériences…
Dans cette logique, on travaille aussi avec des Maisons pour rendre leurs collections accessibles sur Bitmoji, notre avatar digital. Je peux acheter une collection Prada, Versace, Balenciaga, et avoir un avatar habillé de produits de luxe, présent partout sur la plateforme : quand j'envoie un message, un sticker, quand je réponds avec un emoji. On porte potentiellement la marque digitalement. Et ça touche une grosse partie des consommateurs futurs, mais aussi actuels : en France, 50 % des utilisateurs de Snap ont plus de 25 ans (source : Médiamétrie). Ceux-là sont sans doute plus directement consommateurs, et les Maisons viennent aussi pour les cibler.

Les réseaux sociaux rapprochent 67 % des consommateurs de l'univers du luxe. Comme on le disait tout à l'heure, est-ce qu'ils ne le banalisent pas un peu ?
Le luxe touche aujourd'hui tellement de verticales : ce n'est plus seulement l'horlogerie, la joaillerie ou la mode, c'est l'art, le lifestyle, la culture, la gastronomie. Ça fait partie du quotidien des gens. Est-ce que ça le banalise ? Je ne crois pas, parce qu'il y a quand même un prix pour accéder au luxe. Même chez le chocolatier Louis Vuitton, c'est un plaisir qui a un prix. Simplement, ce sont des générations qui ont grandi avec, alors que pour les générations passées, le luxe était beaucoup plus exclusif.
"La démarche d'achat d'un produit de luxe est énormément influencée par le cercle intime, le premier cercle. Snap facilite justement l'échange entre proches. C'est rapide, c'est expérientiel. On passe en coulisses, directement dans la cabine d'essayage."
Comment définit-on le luxe aujourd'hui ?
L'obsession du détail. Au-delà de l'héritage, du savoir-faire, de la qualité du produit, lorsqu'un consommateur fait l'expérience du luxe, il constate qu'il ne peut la vivre nulle part ailleurs. C'est vrai dans une boutique de mode, dans un hôtel, dans une voiture, sur un bateau. L'expérience du luxe est unique, et elle reste très différente d'un achat traditionnel. Ça reste exceptionnel.

79 % des sondés estiment que l'attente avant la sortie d'un produit en augmente la valeur. Or, le numérique est dans l'instantanéité. Comment allier la temporalité du luxe et celle des plateformes ?
On voit que, malgré tout, l'attente est assez positive. Les contenus sont accessibles, les silhouettes, les collections aussi, mais ce sont des clients qui acceptent d'attendre. On rend les contenus accessibles tout en créant de la rareté, en ne rendant pas disponible tout de suite ce qu'on vient de voir en ligne. Entre le moment où une collection est annoncée et celui où l'achat est fait, il y a plus ou moins de friction dans le parcours d'achat. Mais cette attente est positive, elle crée de la rareté. De toute façon, après un défilé, il se passe plusieurs mois avant que les collections arrivent en boutique. Certains veulent accélérer le processus, et peut-être que ça aiderait, mais ce n'est pas un problème. On pourrait peut-être réduire les six mois d'attente. D'ailleurs, pas mal de maisons, y compris sur Snap, ont mis en avant des collections buy now juste après le show. Balenciaga avait présenté sur Snap une paire de sneakers montrée pendant un défilé, disponible à l'achat tout de suite après : ça avait très bien fonctionné. Gucci a aussi fait du buy now en début d'année. Il y a pas mal de tests, parce qu'il y a cette appétence pour acheter tout de suite. Mais les consommateurs savent qu'ils doivent attendre, et dans la plupart des cas, cette attente est positive.
"La réalité augmentée est au cœur des usages de la plateforme. Plus de 350 millions de personnes par jour utilisent les filtres de réalité augmentée sur Snap."
Sur Snapchat, on peut essayer un produit en réalité augmentée, puis l’envoyer à ses proches pour avoir leur avis. 74 % des sondés se disent plus enclins à partager un produit essayé virtuellement. Cette fonction est-elle le chaînon manquant entre l’inspiration et l’achat ?
Complètement. On le constate dans l'étude, et ça fait longtemps qu'on le voit chez nous. C'est lié à une de vos premières questions : si je devais retenir un seul paradoxe, ce serait celui-là. La démarche d'achat d'un produit de luxe est énormément influencée par le cercle intime, le premier cercle. Et ça ne se voit pas publiquement. Snap facilite justement l'échange entre proches. C'est rapide, c'est expérientiel. Je peux essayer le produit instantanément sur moi, depuis mon salon, au lieu d'aller en boutique me déshabiller pendant une demi-heure. Et c'est mes amis les plus proches qui me l'envoient. C'est toute la beauté de Snap : on passe en coulisses, directement dans la cabine d'essayage. On est en direct avec les clients et les prospects qui s'envoient les produits et se recommandent telle collection. Ce sont des choses qui ne sont pas publiques, qui se transmettent en privé, d'une personne à l'autre.

Aujourd’hui, c’est l’expérience. Dans dix ans, ce sera quoi ? Quelles sont les prochaines innovations à l’intersection du luxe et du digital ?
La réalité augmentée est au cœur des usages de la plateforme : 75 % des utilisateurs interagissent chaque jour avec elle. C'est colossal : plus de 350 millions de personnes par jour utilisent les filtres de réalité augmentée sur Snap, les Lenses. L'expérience est donc plébiscitée par la grande majorité de nos utilisateurs quotidiens. Ensuite, ces expériences sont de plus en plus disponibles dans le monde réel. On l'a vu avec Cartier : on ajoute des couches de digital dans le monde réel, on crée l'expérience en essayant une montre, puis on la partage avec ses amis. On transpose déjà nos technologies dans le monde physique, et beaucoup de marques reprennent ces expériences sur leurs propres canaux.
"On veut redonner aux humains un moyen de vivre dehors, que les outils fassent le travail, et qu'ils puissent de nouveau profiter des espaces extérieurs."
Et il y a toujours ce besoin de revenir au physique…
Toujours. On est convaincus chez Snap que le physique reste le terrain de jeu favori des humains. C'est une certitude. On prend beaucoup de plaisir en ligne, mais dans le luxe, 90 % des achats se font en boutique. Et tout ce qu'on fait sur la plateforme vise à reproduire en ligne ce qui se passe dans le monde réel. Prenez les principes fondamentaux de Snapchat. La messagerie éphémère : Snap a été créé pour faciliter les échanges entre amis et enlever la pression sociale du post public. Je partage quelque chose et ça s'efface par défaut, parce qu'une conversation dans la vraie vie est éphémère par défaut. Ça rend aux gens la maîtrise de ce qu'ils partagent, et surtout, ça reproduit la vraie vie. De la même façon, sur la Snap Map, on voit les boutiques et les restaurants autour de soi, ce qui incite à aller dans ces lieux physiques. Et quand on crée des expériences de réalité augmentée, on ajoute au réel, on augmente l'expérience, on ne la remplace pas. Le monde réel est le terrain de jeu le plus fantastique qui soit pour les humains ; on y ajoute simplement une couche de numérique. Ces technologies vont aussi vers les sites et les applis des marques : beaucoup proposent aujourd'hui des essayages en réalité augmentée. Et le futur, pour nous, c'est d'exporter les technologies du téléphone vers des lunettes connectées de réalité augmentée. Elles permettent de voir le monde à travers elles et d'être mieux informé grâce à des couches de digital superposées au monde réel. On met fin à la rupture qu'impose un écran noir devant soi : une télé, un téléphone, un ordinateur. Le computing, on n'a pas besoin de le vivre enfermé : on peut le vivre en plein air, avec des humains. Là, on se parle. Si on avait des lunettes tous les deux, on pourrait jouer aux échecs, regarder le nouveau défilé Dior devant nous, regarder une série, tout en restant dans le monde réel, et supprimer tous les écrans qu'on voit ici. Je ne sais pas si c'est ce qui attend tous les humains de cette planète, mais c'est ce qu'on développe chez Snap. On est convaincus que c'est la manière la plus humaine de se connecter au web, plutôt qu'un écran noir dans lequel on passe des heures. On veut redonner aux humains un moyen de vivre dehors, que les outils fassent le travail, et qu'ils puissent de nouveau profiter des espaces extérieurs.

Qu'est-ce qu'une maison de luxe doit absolument esquiver avec les plateformes sociales ?
[Rires] Elles doivent garder leur obsession du détail, leur héritage, leur savoir-faire. Mais ne pas forcer, ne pas imposer leur forme aux nouveaux outils. Elles doivent s'adapter, et co-créer avec ces nouvelles générations, plutôt que de lancer un message dont elles seules pensent qu'il va résonner. Désormais, ça doit vraiment être une co-création. Faire évoluer les usages, s'adapter aux nouvelles consommations. On est face à de nouvelles générations, pour le meilleur ou pour le pire — on espère pour le meilleur —, mais les Maisons ne peuvent pas passer à côté. Donc, garder tout ce qui fait leur iconicité, et le transposer dans ces outils qui sont leaders dans plusieurs marchés, notamment en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Moyen-Orient. Se servir de ces outils plébiscités, plutôt que de jouer les révolutionnaires en disant : "Je ne veux pas aller sur ce terrain-là." Il y a trente ans — ce n'est pas si loin —, on accédait à l'information par le print. Aujourd'hui, les usages ont évolué : on y accède par le téléphone portable. Si c'est le canal numéro un pour toucher ces nouvelles générations, il faut s'adapter. Et il faudra s'adapter à un nouvel appareil s'il devient mainstream.
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