RIVE GAUCHE
Publié le
27 novembre 2025
Il y a des livres qui dérangent, qui bousculent, qui obligent à regarder en face ce que l’on préfère taire. Tous ces silences entre nous, de Thrity Umrigar, appartient à cette catégorie. Roman dur, parfois éprouvant, mais nécessaire.

Thrity Umrigar met en lumière la brutalité des castes en Inde, mais aussi la logique universelle du mépris social. On se plaint souvent des castes au-dessus de nous et de leur mépris, mais la plupart du temps, on reproduit les mêmes schémas envers celles en dessous. Le roman rappelle que chacun envie la situation de l’autre, sans jamais savoir ce qui se cache derrière les apparences.
La violence que subissent les femmes est au cœur du récit : physique, psychique, psychologique. Elle transcende les classes et les castes. "Quand on est une femme, on ne vit pas pour soi. Surtout si on a des enfants". Le cycle conjugal est décrit avec une précision glaçante : les coups, les excuses, les promesses jamais tenues. La violence masculine lie les femmes entre elles, car elle n’a ni caste ni classe.
Le titre du roman renvoie aux secrets que les femmes portent en elles. Par éducation, tradition, religion ou superstition, ces silences deviennent des prisons intérieures. Ils révèlent la puissance des préjugés et des héritages culturels, qui enferment les femmes dans des rôles de sacrifice et de dévotion. "Le passé reste toujours présent. On n’a donc pas à le faire revivre".

La question centrale demeure : échappe-t-on à son destin, à son héritage ? Les violences vécues se reproduisent, les schémas se répètent. Le manque d’instruction entretient l’ignorance et les croyances absurdes. La jalousie et les faux-semblants masculins participent à cette mécanique de domination.
Comme si les violences ne suffisaient pas, le roman dénonce aussi la désolidarisation entre femmes. Si seulement toutes étaient solidaires les unes des autres, certains malheurs pourraient être évités. Cette lucidité rappelle que l’émancipation ne peut se faire sans sororité.
Au-delà de l’Inde, Tous ces silences entre nous agit comme un miroir universel. Il pousse à réfléchir sur notre propre condition, à relativiser face à la misère, à s’étonner de la résilience. "Les femmes créent, les hommes détruisent. Ainsi va le monde". Et parfois, la fureur se retourne contre soi : "Ainsi font les femmes depuis des siècles : elles retournent leur fureur contre elles-mêmes."

Malgré la dureté du propos, la conclusion du roman se veut réaliste et morale : vivre demain est déjà une victoire. La liberté, même fragile, se trouve dans le présent, dans la capacité à vivre au jour le jour, à refuser de se laisser écraser par un avenir incertain.
"Tous ces silences entre nous", Éditions J’ai Lu