INTERVIEW

Pierre Le Gall : “Je veux des films sincères dont les histoires font battre le cœur.”

Publié le

21 mai 2026

Après Les Belle Cicatrices, ou encore L’incendie, le réalisateur français Pierre Le Gall a dévoilé son premier long-métrage à la Semaine Critique du Festival de Cannes 2026. Du fioul dans les artères, est une chronique sociale qui conte la romance queer de deux routiers. Un film qui questionne la place du travail, les sacrifices et l'amour avec un grand A.

Pourquoi ce film ? Qu'est-ce que vous cherchez à provoquer à travers ce long-métrage qui frappe par sa singularité ?

Je voulais raconter une grande histoire d’amour entre deux travailleurs acharnés que la route fait se rencontrer, mais les empêche aussi de se revoir. C’est un film qui porte avant tout sur le travail, sa place dans nos vies et qui nous empêche parfois d'aimer librement.

"Aujourd'hui, c'est devenu difficile de financer ses ambitions, surtout quand ça parle d'amour de la minorité."

L’idée vous est venue pendant le Covid ?

C’est vers cette période que j’ai commencé à écrire le scénario. En regardant la télévision, bloqué chez moi, j'ai découvert tout un tas de métiers qui travaillaient malgré le virus : infirmiers, caissiers… et conducteurs routiers. Ils partent 5 jours sur 7, loin de leurs familles, de leurs enfants. C’est un métier de l’ombre et j’y ai découvert une arène cinématographique magnifique mais très peu exploitée. Et puis, leur solitude, je la comprenais : à cette période, j'étais avec mon compagnon depuis 8 ans. Il travaille dans le théâtre et passe énormément de temps sur les routes, pas autant qu’un routier, mais quand même. Au confinement, on était ensemble. C’était génial, mais j'ai découvert que le reste du temps, je cultivais une certaine solitude, un manque affectif.

©DFDLA ©Ex Nihilo

C’est votre premier long-métrage, comment le vivez-vous ?

Je suis le plus heureux : j'ai réussi à faire ce film et croyez-moi, je n’ai pas les moyens de Luc Besson ! Aujourd'hui, c'est devenu difficile de financer ses ambitions, surtout quand ça parle d'amour de la minorité. Le film ne parle pas du tout d'homosexualité ni d'homophobie, mais pour certains financeurs, notamment des chaînes de télé, ils restent bloqués là-dessus et je trouve ça dommage. Ce qui est génial, c'est que là, en le présentant à Cannes devant des professionnels, des exploitants de salles, ils découvrent que le film est plus ouvert que le seul pitch. Et ça me rassure. C'est une chance extraordinaire.

"Le cinéaste, on l’imagine entouré, sur les plateaux, sur le tapis rouge, mais on est souvent seul à l’hôtel, on doute, on pense à notre famille qui est loin."

Au fond, ce film, c'est une histoire personnelle ?

Absolument. Mon travail jaillit de l'intime. Précédemment, j'ai co-écrit Les Belles Cicatrices avec Raphaël Jouzeau, qui est un court-métrage d'animation. Et on est partis de nos histoires de cœur. J'aime être juste dans mon écriture, donc pour Du fioul dans les artères, j'ai embarqué avec un ami routier gay. Je devais vivre la route pour en parler. Ce temps infini, ce stress du chronomètre permanent pour arriver à l'heure, décharger, recharger… Et la solitude. Nos vies sont similaires sur ce point. Le cinéaste, on l’imagine entouré, sur les plateaux, sur le tapis rouge, mais on est souvent seul à l’hôtel, on doute, on pense à notre famille qui est loin. Les routiers, c’est pareil et ce sentiment donne le ton du film.

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Ce périple en amont explique le niveau de détails présent à l’écran.

Oui ! J’ai appris énormément pendant cette immersion. Quand il donne sa clé de camion contre celle de la douche à la station-service par exemple. Ça, c'est étonnant parce que c'est des choses que l’on n’imagine pas. Mais il y a des anecdotes plus dures : beaucoup d'entreprises mettent un digicode sur la porte de leurs toilettes pour que les autres routiers ne puissent pas les utiliser. Le milieu est victime d'un mépris social de la part même des entreprises du secteur, pas toutes heureusement. Moi, je notais la gestuelle, le regard permanent sur l’horloge. J’en ai fait une histoire d'amour dramaturgique, minutieuse, précise dans laquelle le public découvre ce milieu.

Il y a une grande alchimie entre Julian Swiezewski et Alexis Manenti, les acteurs principaux. C’était une évidence ? Qu'est-ce que vous cherchiez initialement au casting ?

Alexis, je l’adore. Quand on le regarde, il est insondable, mystérieux et comme le personnage est souvent seul au volant, il fallait que le spectateur se demande : “À quoi pense-t-il ?” Et puis, son physique est très crédible dans le rôle d’Etienne, ouvrier de la route. Un côté tanké, un ventre de bon vivant et un peu en chair : une virilité corporelle que je trouve très belle et très juste. Et cette adolescence sur son visage parce que Du fioul dans les artères parle de tendresse, de pudeur, d'empathie.

"Un routier m’a énormément touché. Il m'a dit : 'Mais à la fin, j'ai oublié que c'était des hommes. Pour moi, c'est juste une grande histoire d'amour et c'est tout ce que je retiens.'"

Et Julian Swiezewski ?

On a mis 9 mois à le rencontrer parce qu’il ne parlait pas bien français donc il hésitait. Moi, je l’ai découvert sur Instagram avec une photo délirante. J’ai vraiment eu un coup de foudre. Je me suis dit : "Il a une folie ordinaire et un physique plus félin, c'est lui."

©DSFDLA ©Ex Nihilo

Et les routiers, que pensent-ils de ce film ?

C’est très émouvant parce que le milieu n'est absolument pas représenté dans la fiction. Les derniers films routiers, c'est des longs-métrages avec Jean Gabin dans les années 1960. Alors rien que la minutie, la précision et la justesse avec laquelle on a essayé de retranscrire ce métier les a touchés. Ils s’y sont reconnus. Ce sont des gens fiers. Et l'histoire d'amour entre deux routiers, c'était très beau parce qu'ils disaient : “On n'avait jamais vu ça, donc on a appris des choses sur comment les hommes font l'amour.” Ça brise un peu la glace, le tabou.

"On passe notre vie à travailler plutôt qu’à penser au vrai sens de la vie."

Après des mois de tournage, qu’est-ce que vous retenez ?

J’ai appris à tenir le volant, eux, ils ont découvert une autre dimension de leur métier. C'est aussi ça, le cinéma, ça permet de faire se rencontrer des milieux qui, à la base, sont éloignés. Un routier m’a énormément touché. Il m'a dit : “ Mais à la fin, j'ai oublié que c'était des hommes. Pour moi, c'est juste une grande histoire d'amour et c'est tout ce que je retiens.”

Dans le cinéma, qu'est-ce que vous cherchez à esquiver ?

Je cherche la sincérité. Pas le naturalisme, j’adore la fiction mais je veux des films sincères dont les histoires font battre le cœur. Le cinéma, c'est un rapport au monde. Moi, tous les matins, je me lève et la journée est différente parce que le monde intérieur que j'ai me fait voir les choses de manière très sensible. Mon travail, c'est de créer des émotions, raconter des récits, transmettre et offrir ça en quelques heures au public. On passe notre vie à travailler plutôt qu’à penser au vrai sens de la vie. Respirons, ouvrons grand notre cœur, regardons le monde droit dans les yeux et aimons-nous les uns les autres. C'est naïf, mais je pense que le cinéma a cette volonté de créer de la lumière et c'est pour ça que je fais ce métier.

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