INTERVIEW
Publié le
21 juin 2026
Directeur créatif du Coq Sportif, fondateur de REC Trends Marketing et de la librairie Ephemera, ancien rédacteur en chef mode de Sport & Style (supplément mode de L’Équipe), Expert (avec un grand E) de l'Histoire de la mode : Pascal Monfort a toujours préféré accumuler le savoir plutôt que les étiquettes. À tel point que Sarah Andelman, l'ancienne tête pensante de Colette, le résume ainsi : "Pascal Monfort a fait le choix de ne pas en faire !". Une formule qui dit tout de sa polyvalence au moment où on l'interviewe, la capsule Le Coq Sportif x Maradona qu'il a orchestrée fait l'objet de six pages dans le prestigieux WWD. Mais c'est une autre facette de Pascal Monfort que révèle "Invited", l'exposition montée en duo avec le photographe Meyabe à la galerie Romero Paprocki (Paris IIIe) : celle du passionné, qui dévoile au grand jour une obsession intime : sa collection de cartons d'invitation, ces objets minuscules et maniaques que seuls quelques centaines d'élus reçoivent à chaque défilé. De cette rencontre naissent deux livres distincts et complémentaires : Not Invited, signé Meyabe, qui raconte les défilés vus depuis l'extérieur ; et Being Invited, son propre ouvrage en noir et blanc, qui retourne le carton pour en faire un objet d'introspection. Entre souvenirs d'émotion pure : un défilé Chalayan vécu en coulisses, un Gucci signé Alessandro Michele qui l’émeut aux larmes, et lucidité sur une industrie en pleine recomposition, Pascal Monfort raconte sans détour ce que c'est que de passer du standing au premier rang.

Si vous deviez vous présenter en quelques mots…
Si je devais me présenter là, dans la minute, je dirais directeur créatif du Coq Sportif. Mais à la fois, je vais aussi parler dans cette interview du collectionneur que je suis avec l’exposition "Invited"… Donc, je dirais workaholic obsessionnel. Comme il n’est pas facile pour les gens de me présenter avec les différentes activités que je mène, une fois Sarah Andelman avait dit : "Pascal Monfort a fait le choix de ne pas en faire !". En l’occurrence, je pourrais dire Expert (avec un "E" majuscule) de l’Histoire de la mode et de son industrie.
"Les cartons des défilés ne s’achètent pas ! Si un gros défilé regroupe 400 personnes, tu fais partie de ces 400 personnes à l’échelle de la planète."
Racontez-nous la genèse de l’exposition "Invited"…
Tout est né chez Ephemera, la librairie éphémère consacrée aux documents de mode, que j’avais lancé. D’ailleurs, Ephemera continue, nous avons toujours un espace dans le IVe arrondissement, on célèbre le Prix international du livre de mode chaque année, et on fait toujours beaucoup de curation. J’y ai fait la rencontre du photographe Meyabe, autour d’une discussion sur un carton d’invitation qu’il avait du dernier défilé de Virgil Abloh pour Vuitton. Il m’a raconté son histoire, il fait beaucoup d’images de mode à l’entrée ou à la sortie des défilés… Il s’est fait repérer et à donc pu photographier, ensuite, les backstages, etc… Disons qu’il n’était jamais allé à un défilé, à proprement parler, via un carton d’invitation. C’est vraiment le point de départ lorsqu’il me parle de réaliser son livre Not Invited. Et c’est dingue parce que je lui explique que je suis en train de travailler sur un livre qui s’appelle Invited, et que ça fait très longtemps que j’ai le projet de compiler dans un livre, ma collection de cartons d’invitation pour la dévoiler au maximum de monde, et raconter tout ce que ça évoque pour moi. Il s’agit vraiment de trois années concentrées, notamment lorsque j’étais à la direction mode du supplément mode de L’Équipe : le magazine Sport & Style. Je voulais raconter ma fascination pour les cartons d’invitation, avant même qu’elle soit esthétique, puisque ce sont des objets extraordinaires et pensés par les plus grands directeurs artistiques. Il faut souligner que chaque élément d’une invitation de défilé : enveloppe, format, typographie… est orchestré à la perfection. Hormis dans la mode, il n’y a pas un autre secteur dans le monde dans lequel les invitations sont aussi précises et créatives. Et pour cause, la mode ne regroupe que des maniaques obsessionnels pour qui chaque détail n’en est pas un et qui peuvent passer un temps infini à régler une virgule ! Mais pour ce qui est de la genèse, le liant était vraiment l’idée d’être invité ou non, ce qui est une vraie question de fond. Cela parle d’économie, de média, de marketing, de hiérarchie sociale… Être invité à un défilé n’a rien à voir avec être invité à une finale de la Coupe du monde de football ou d’un concert d’une grande star, car les invités peuvent y accéder par un autre biais. Les cartons des défilés ne s’achètent pas ! Si un gros défilé regroupe 400 personnes, tu fais partie de ces 400 personnes à l’échelle de la planète. Étant fasciné par l’univers de la mode depuis mon plus jeune âge et n’imaginant pas que cet accès me serait possible un jour, le truc le plus dingue, c’est quand je voyais les gens jeter le carton d’invitation, après, parterre… En discutant de ces livres, on en est venu à l’exposition. Ce qui est génial, c’est la proposition de la galerie d’art Romero Paprocki pour exposer ces invitations, qui ne sont pas considérées comme des œuvres d’art. Enfin, pour moi, oui ! [Rires] Preuve qu’elle a eu raison, depuis je croule sous les demandes ! J’ai une discussion lundi pour que l’exposition parte à New York ; on parle de signature dans un des meilleurs magasins de mode d’Europe, à Barcelone, Marché d’Intérêt Général ; je vais faire une signature au Saint-Martin Bookshop à Bruxelles ; l’exposition ira au Japon… Elle est accessible, et à la fois, elle peut ouvrir plein de discussions entre philosophie et sciences sociales.

"Je voulais mettre les invitations en cadre moi-même, de façon très amateure, avec des erreurs, pour retrouver un geste de mon adolescence."
C’est une exposition en collaboration avec le photographe Meyabe. Comment avez-vous pensé la scénographie ?
Il est auteur de ses images, donc je souhaitais qu’il occupe les grands espaces. Personnellement, il y a un endroit que j’adore à la fin des musées ou des galeries, c’est l’espace souvenirs. [Rires] Donc ça me plaisait de le penser comme ça. Pour la mise en scène, jusqu’au jour du montage, je ne savais pas encore à quoi ça allait ressembler. Je savais juste que je voulais les mettre en cadre moi-même, de façon très amateure, avec des erreurs, pour retrouver un geste de mon adolescence. A l’époque, je découpais les pubs Jean Paul Gaultier dans les magazines, j’allais acheter les cadres, et je les accrochais dans ma chambre.

Cet évènement révèle deux beaux livres : Not Invited (Meyabe) en 100 exemplaires numérotés et signés, et le vôtre : Being Invited en noir et blanc… D’ailleurs, pourquoi ce choix ?
Le message du livre n’est pas que l’envie de montrer des beaux cartons, ce n’est pas qu’une suite d’images. Je ne souhaitais pas que ce soit un produit qui serve de source d’inspiration et de copie à tous les DA. Les images ne sont pas hiérarchisées, elles sont mises dans l’ordre alphabétique. Le choix du noir et blanc, c’était presque pour le rendre moins séduisant au premier abord, moins commercial, et plus arty. Ça m’intéresse toujours de créer une certaine forme de frustration positive, et en revanche, cela donnait beaucoup plus de puissance à la partie exposée. C’est aussi le premier livre depuis celui que j’avais sorti avec K-Way, qui avait une autre fonction. Pour un livre plus personnel, je souhaitais quelque chose de radicalement plus complexe dans la perception.
"A mon arrivée, j’ai demandé s’il y avait quelque chose pour moi, et on m’a ramené un carton énorme rempli d’invitations. J’ai pris l’ascenseur en faisant semblant que c’était normal, en ne perdant pas la face au cas où je croise d’autres personnes plus habituées à la situation ! [Rires] Je suis monté dans la chambre, et j’ai renversé le carton sur le lit. J’ai eu une émotion immense. C’est un des plus beaux moments de ma carrière, tout confondu."

Qu’est-ce que ça vous a fait la première fois où vous avez été invité à un show ?
Je me souviens du premier défilé auquel j’ai assisté, et comme je le dis souvent, en général, pour les premiers shows, ce sont rarement des cartons à ton nom, mais plutôt à celui de ton maître de stage ! Personne ne le dit mais, en vérité, c’est ça ! [Rires] Puis ensuite, j’ai reçu à mon nom, avec écrit : Standing, puis ça a évolué. La toute première fois où j’ai assisté à un défilé, c’était pour Castelbajac, et pour moi tout était découverte ! Je ne connaissais rien des codes et j’étais fasciné par tout. Pour les défilés avec ton nom, c’est autre chose. C’est une très belle fierté et beaucoup de frustration, parce que tu es invité avec de mauvaises places, donc tu comprends qu’il y a une hiérarchie. Peu de gens le disent mais c’est hyper angoissant d’y aller. Tant que tu as du recul, ça va, mais quand ça commence à devenir un véhicule de ta position, c’est compliqué ! En revanche, le souvenir qui restera gravé, c’est la fois où officiellement, j’ai tout reçu d’un coup parce que ma position me l’offrait. Quand j’ai eu le poste de rédacteur en chef mode de Sport & Style, peu de temps après, il y a eu la fashion week masculine à Milan. J’avais une assistante qui s’était chargée de faire livrer toutes les invitations à l’hôtel. A mon arrivée, j’ai demandé s’il y avait quelque chose pour moi, et on m’a ramené un carton énorme rempli d’invitations. J’ai pris l’ascenseur en faisant semblant que c’était normal, en ne perdant pas la face au cas où je croise d’autres personnes plus habituées à la situation ! [Rires] Je suis monté dans la chambre, et j’ai renversé le carton sur le lit. J’ai eu une émotion immense. Je crois que j’avais un dîner après que j’ai annulé parce que je voulais regarder les invitations, préparer mon calendrier… C’est un des plus beaux moments de ma carrière, tout confondu, pour dire à quel point ça comptait pour moi.

Est-ce que vous avez vraiment été pris d’émotions lors d’un show en particulier ?
Oui pour beaucoup. Le premier défilé d’Alessandro Michele pour Gucci homme à Milan. Quand le défilé a commencé, j’ai été tout de suite très ému, c’était très poétique, je me suis laissé envahir, j’en venais aux larmes. En sortant, j’étais convaincu que tout le monde avait eu le même ressenti, et ce n’était pas du tout le cas ! J’entendais des trucs très arrogants… J’ai dit, qu’au contraire, j’avais trouvé le show hyper émouvant, je ne me suis pas senti pris au sérieux. Et il se trouve qu’Alessandro Michele a renversé la Maison en deux ans ! J’ai aussi adoré des shows Prada. Mais avant tout ça, j’étais parti vivre à Londres, pendant la période Alexander McQueen, etc… J’étais dingue d’un créateur de mode, Hussein Chalayan, très intello et conceptuel. Je me suis retrouvé en stage, à produire son défilé, à l’époque tout le monde voulait bosser pour lui. J’étais en coulisse, et toute la préparation était folle, avec les mannequins que je voyais pour les fittings, j’assistais à quelque chose que je n’imaginais même pas. Même la soirée avec Kate Moss qui dansait avec la fille de Mick Jagger… ! C’était autre chose !
"Si on prend la liste des marques qui défilent aujourd’hui, lors de la semaine de la mode à Paris ; dans dix ans, beaucoup n’existeront plus."
Aujourd’hui, on retient plus les personnes présentes au front row que les looks du défilé. Les influenceur(se)s sont aussi très sollicité(e)s pour valoriser les Maisons. Au contraire, certaines marques n’en invitent pas du tout. Avez-vous un avis sur la question ?
J’ai l’impression qu’on vit un nouveau chapitre, non ? Je pense que les directeurs artistiques des Maisons souhaitent faire revenir des experts en capacité de juger leur travail. C’était fait pour ça à l’origine : pour que les acheteurs soient époustouflés. Je pense, justement, que les créateurs ne souhaitent pas que ce que l’on regarde, ce soit les personnes au premier rang, mais leur travail avant tout. Ensuite, il y a "influenceurs" et "influenceurs", je pense qu’ils ne sont pas intéressés par une fille qui se prend uniquement en photo devant son miroir, même si elle fait énormément de vues, tout est à relativiser.

"On ne peut pas savoir ce que vont permettre positivement les nouvelles technologies… Les potentiels sont énormes."
Vous êtes un très bon orateur et vous connaissez parfaitement l’Histoire de la mode. Si vous deviez projeter cette industrie dans 10 ans, que voyez-vous ?
Ce qui me semble certains, c’est que si on prend la liste des marques qui défilent aujourd’hui, lors de la semaine de la mode à Paris ; dans dix ans, beaucoup n’existeront plus. Cela ne veut pas dire qu’elles ne seront pas renouvelées mais, il y aura sûrement un turn over. Le marché est compliqué et ce sera aussi segmenté que la société l’est. Il y aura la bataille des blockbusters qui ont des moyens énormes, qui ne disparaîtront pas, et qui continueront de proposer des shows très sensationnels ; il y aura tous les groupuscules de micro marques très avant-gardistes qui vivent grâce à des micro communautés pour créer cette énergie dont la mode et l’industrie créative ont besoin. Ce qui sera difficile, ce sont pour les marques in between, soit, pas assez puissantes économiquement ou pas assez génératrices de rêve. L’industrie de la mode sera sûrement dictée par des marques fortes qui proposent des produits très luxueux à des gens qui ont énormément de moyens. Les autres grands gagnants seront les autres entités capables de produire de la mode à bas prix, en mesure de générer de l’imagerie et du message très inspirant. Je pense tout de même que dans dix ans, la mode sera plus créative que jamais, plein de curseurs se remettront dans le droit chemin, et ensuite, on ne peut pas savoir ce que vont permettre positivement les nouvelles technologies… Les potentiels sont énormes.

"Il faut travailler sans relâche, et deux fois plus que les autres, pour être certain d’en savoir plus que les autres et pouvoir se faire un avis tranché et référencé. Je conseille de travailler au lieu de rêver."
Qu’est-ce que vous conseilleriez à celles et ceux qui rêvent d’être invité(e)s aux défilés, qui rêvent d’"en être" et pour qui c’est encore compliqué ?!
[Rires] De travailler sans relâche, et deux fois plus que les autres, pour être certain d’en savoir plus que les autres et pouvoir se faire un avis tranché et référencé. Je conseille de travailler au lieu de rêver.

"Dans la mode, il faut esquiver toute forme de miroir aux alouettes, comme penser que la nuit compte plus que le jour !"
Que faut-il esquiver dans la mode selon vous ?
La cocaïne ! [Rires] Il faut esquiver toute forme de miroir aux alouettes. Éviter tous les pièges qui peuvent mener à la destruction : penser qu’il faut faire la fête non-stop pour se faire des relations, ce n’est pas vrai ; penser que la nuit compte plus que le jour ! [Rires] Il faut éviter de se coucher tard et de se lever tard. Il faut se coucher tôt et se lever tôt, ou se coucher très tard et se lever très tôt, voici ma synthèse ! [Rires]
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