INTERVIEW
Autrice, compositrice, interprète, Alma Rechtman a cousu ses chansons point par point pendant des années. Elle prend les mots, les étire, les craque, les laisse puis les réemploie, jusqu’à ce premier EP, La maison s’effondre, sorti le 9 octobre dernier. Ça y est : elle a glissé dans la main de chacun le bout du fil de ses sons. Aux gens de tirer dessus et s’en emparer, les ré-interpréter, se recoudre avec. Des sentiments aux corps cassés jusqu’au patriarcat, elle dénonce et, dans le même geste, ouvre la porte à la réparation. Sur certains morceaux elle met l’amour sur écoute quand d’autres sons ont les crocs. Alma Rechtman fait du Alma Rechtman, il est inutile de chercher à classer : sa musique est matière et elle se transforme concert après concert. A la Maison des Métallos pour sa release party, dans le climat social qui était ce qu’il était, heureusement que tout le monde avait un bout du fil dans la main. S-quive a rencontré l’artiste et a shooté le concert.

Vous avez dit que le meilleur moyen d’être moins stressée, c’était d’accepter d’être vulnérable.
Carrément !
En ce moment, ça se passe comment avec la sortie de l’EP, les concerts, en termes de vulnérabilité et de stress ?
En termes de stress, c’est toujours là. J’ai peur de ne pas être prête et en même temps je me dis que les gens viennent voir les lives aussi pour voir les fêlures. C’est dans ma DA de montrer les fêlures. En termes de vulnérabilité : c’est fou de voir les retours des gens sur ce truc qui a été couvé pendant tellement de temps et qui finalement éclot dans les mains de tout le monde. Je me sens plus forte que vulnérable.
Avant, vous écriviez en anglais, ce qui formait un petit rempart. Qu’est-ce qui vous a décidée à passer au français ?
Le fait que les Français soient nuls en anglais ? [Rires] Non mais ma mère est américaine, elle m’a appris les émotions par l’anglais, mais je trouvais que ce n’était pas assez facile d’accès pour les gens avec qui j’étais. Et surtout, j’étais plus à nu dans ma langue natale, qui est le français. Donc je me suis dit : “Bon, vas-y, j’arrête de me cacher.”
“Pour construire l’EP, c’était un laboratoire sans ligne directrice.”
Vous aviez une ligne directrice pour le projet ?
Pas du tout.
Il n’y a pas eu un truc qui a fait que vous vous êtes lancée ?
Pas du tout. J’étais en mode : “J’aime trop faire de la musique. Oh, j’ai cette chanson en tête, trop bien. Maintenant, j’ai ça en tête. Ok.”
D’ailleurs, on entend énormément de détails dans vos sons, presque une architecture, quelque chose de physique. Combien de temps il vous a fallu pour construire un objet aussi précis ?
Beaucoup de temps, les chansons, ça fait trois ou quatre ans qu’elles sont existantes, même plus pour certaines. Il y a eu plusieurs étapes : la première a été de créer les arrangements en fonction du public. Dès que j’avais une nouvelle chanson, je la jouais, je la testais. Ensuite, je me disais : “Ah non, je ne suis pas à l’aise avec cette partie, je vais la changer”. De fil en aiguille, j’ai créé un peu les arrangements finaux, mais en deux ans de tournée ! Après, on a fait une première salve de maquettes, ça a pris des mois à essayer de retranscrire le côté live au studio, puis on est partis avec des copains à Bordeaux pour construire l’EP.
Ça s’est passé comment ?
C’était trop bien ! On était quatre à juste expérimenter, se dire : “Si on faisait ça, ah oui, ça, c’est cool”. C’était un laboratoire sans ligne directrice. Ensuite, il y a eu toute une phase de réarrangement à la prod avec Tony Seng. Donc, ça a pris un an et demi, et depuis l'éclosion des chansons à maintenant, il y a eu plus de trois ans.

C’est quelque chose qui va un peu à contre-courant de l’époque… Le fait de prendre son temps à ce point. Refuser de "produire pour produire".
C’est juste que si je me presse, je ne peux pas faire ce que je veux. Je vais être déçue, je n’ai pas envie de courir derrière la montre. Il y a beaucoup d’artistes qui se mettent une pression de fou pour être dans les bonnes timelines et tout. Et moi, tout se décale. Et je me dis : “Ce n’est pas grave, juste, je continue à jouer”, les gens qui viennent en live, ils savent pourquoi je prends mon temps.
"Ça ne m’intéresse pas de perdre les raisons pour lesquelles j’ai envie de faire de la musique."
Au début, on vous avait dit que vos chansons étaient un peu trop complexes. Vous n’avez pas changé, vous avez suivi votre ligne directrice.
Oui, je me suis pris plein de retours de : "Mais t’as pas besoin de faire des trucs aussi compliqués, tu ne veux pas être plus lisse, plus pop."
C’est ça, et il y a beaucoup d’artistes qui racontent s’être perdus ou avoir dit oui à des choses qui ne les représentaient pas. Qu’est-ce qui vous a permis de résister, ou du moins d’avoir les clés pour le faire ? Est-ce votre éducation, votre culture ? C’est rare, sur un premier EP, de garder complètement son truc.
Oui, c’est vrai. Déjà, ce qui m’a sauvée, c’est de ne pas avoir signé tout de suite avec une maison de disques. J’ai choisi les bons partenaires, j’ai choisi les personnes qui ont compris ce que je voulais faire. Parallèlement il y a plein de gens de l’industrie qui m’ont cassé la tête ! Et qui me disaient : "Tu sais, t’es pas obligée d’avoir autant de nuances, t’es pas obligée de hurler dans ton micro". On m’a mis des bâtons dans les roues donc je suis contente que tu me poses la question. Ça a commencé par quelqu’un de très proche de moi qui m’a dit : "Franchement, Alma, si tu veux faire de la musique, il va falloir que t’écrives autre chose parce que là ça ne va pas parler aux gens." Je me suis dit : "Pour qui se prend cette personne ?" Je me remettais en question et parallèlement les gens pendant le live me regardaient avec des yeux pas possibles et c’était là, je ne voulais pas lâcher ça. Et j’ai eu la chance d’avoir trouvé les bons partenaires avec qui j’ai eu des vrais coups de foudre humains. C’est Antoine Gaillet, Alias Prod, Ariane Ancri, Antoine Dathanat…

À quoi ressemble le parcours dont vous rêvez, si tant est qu’il y en ait un ? Vos chansons sont intimes, votre manière de raconter particulière, on peut se demander si vous aspirez à un “parcours classique” : remplir des salles comme le Zénith, enchaîner les grandes dates…
Oui, j’en rêve ! Bien sûr. Mais aussi, faire des salles de 150… Trois fois par semaine, s’il le faut. Remplir des Zénith avec plaisir, l’Olympia c’est un rêve ! Et en même temps, je veux rester proche des gens, ça ne m’intéresse pas le star-system. Ça ne m’intéresse pas de… de perdre les raisons pour lesquelles j’ai envie de faire de la musique. Donc, oui, des Zénith, mais aussi des petits théâtres et des cabarets.
"Écrire me permet de passer à autre chose, surmonter des épreuves avec les outils que j’ai : un stylo en main."
“Corps tambour” tente la réparation par les mots ; “Papa, la maison s’effondre” est aussi un titre très personnel. Si ces chansons réparent ceux qui les écoutent, à quel point réparent-elles également celle qui les a écrites ?
Hyper fort. J’ai lu un article qui expliquait que la psychanalyse et le fait d’aller gratter dans ses peines pouvaient nous faire pédaler davantage dans la semoule. Et ce qu’il fallait faire : c’était juste écrire des récits pour faire en sorte que cette histoire, elle ne soit plus à l’intérieur mais qu’elle existe ailleurs. Écrire me permet de passer à autre chose, surmonter des épreuves avec les outils que j’ai : un stylo en main.
Et vous écrivez aussi des chansons pour vos proches, sans les sortir ?
C’est marrant parce que j’étais en train de me dire que j’aimerais bien faire un album pour mes copines, comme un cadeau. Les chansons que je fais pour mes proches elles existent : "Et je t’oublierai", "Corps tambour", c’est souvent pour mes amoureuses. Tout sort, il n’y a pas de truc caché, il y a plein de chansons qui ne sont pas sorties parce qu’elles sont en cours et qu’il faut les réfléchir mais, ouais, tout est à vous !

À titre personnel et comme artiste, vous vous engagez contre l’extrême droite et vous participez à des lectures féministes par exemple. Il y a des chansons qui parlent directement de ça ? De cette colère face à la période actuelle et à celle qui s’annonce ?
"Je veux être dans tes bras", "Papa, la maison s’effondre", c’est vraiment ça. C’est à la fois hyper perso et à la fois complètement universel. Ce sont les grands décideurs de ce monde, qui sont des mecs blancs, cis, hétéros, qui ont toute la fortune, vous ne voyez pas que la maison sur laquelle on est, elle est en train de tomber en ruine et vous n’en avez rien à foutre ? Ils sirotent le champagne et nous, on est là en bas, en train de se battre. C’est évidemment hyper politique. "Je veux être dans tes bras", ça parle de la fin du monde et du fait que moi, je suis queer et que si l’extrême droite est au pouvoir, je ne pourrai plus chanter cette chanson et je ne pourrai plus prendre ma meuf dans mes bras. Toutes les chansons sont politiques. "Corps tambour" aussi, c’est contre les violeurs, c’est tous ces corps de femmes qu’on a massacrés, sur lesquels on tape, qu’on viole, qu’on détruit. Et comment nous, en tant que lesbiennes, ou en tant que personnes dans le soin, on essaye de réparer.
"J’ai un truc particulier avec les archives. Avec ma copine on collectionne des notes vocales, des photos d’inconnus, les lettres d’amour que j’ai trouvées par terre."
Est-ce que vous pouvez me parler de la pochette de l’EP ?
Oui ! C’est Dario Holtz. Je l’ai rencontré grâce à ma cheffe de projet, Mathilde Malta. C’est un mec lunaire. [Rires] Il m’a dit : "On va faire une maquette et après, je retoucherai un peu la photo", et il me sort une maquette toute "pérave" d’une maison en styro [polystyrène], avec des petites boules d’alu. On a passé deux heures, j’étais allongée, je faisais toutes les grimaces de la terre. Il était là : "Vas-y, tu ne peux pas faire une tête un peu alléchante ?" J’étais là : "Mais non, je vais dénoncer le patriarcat." On s’est tapé des barres. Je voulais un visuel hyper fort pour détruire l’image du père qui décide. On s’est dit qu’on allait prendre les paroles de "Papa, la maison s’effondre", l’éclair tombe dans la piscine, la maison tombe en ruine, et juste une tête de vénère, les cheveux mouillés, avec des larmes, qui dit : "Allez, tout s’effondre, on y va, let’s go."

Vous touchez à l’écriture, à la poésie, à la chanson, au cinéma, et vous venez aussi du théâtre. Est ce qu’on verra un jour un scénario signé Alma Rechtman par exemple ?
Un scénario, je ne pense pas, par contre j’adore le documentaire. J’ai un truc particulier avec les archives. Avec ma copine on collectionne des notes vocales, des photos d’inconnus, les lettres d’amour que j’ai trouvées par terre. J’aimerais bien documenter, peut-être en effet avec une caméra, ou même faire une exposition de tous ces objets trouvés. Ça, ça me botterait !
Qu’est-ce qu’il faut esquiver quand on vient de sortir un premier EP et qu’on prépare ses concerts ?
Il faut esquiver la clope et l’alcool. En tout cas, à titre très personnel. Là, c’est vraiment l’esquive de la teuf pour pouvoir assurer tout ce qui arrive, j’étais sur le vélo en train de me dire : "A partir d’aujourd’hui, j’arrête la cigarette !"
"La maison s’effondre", Alma Rechtman, disponible partout.
Plus d'articles