INTERVIEW

Thaïs Alessandrin : "Notre génération parle davantage de déconstruction et de la possibilité de vivre mille vies à la fois."

Publié le

9 février 2026

Thaïs Alessandrin renoue avec un rôle qu’elle avait endossé dans LOL, film devenu culte depuis sa sortie en 2008, réalisé par Lisa Azuelos. Près de vingt ans plus tard, elle reprend les traits de Louise, désormais âgée de 23 ans, de retour chez sa mère Anne, toujours incarnée par Sophie Marceau. De 2008 à 2026, dix-huit années de changements, de bascules, de mutations. Mais à l’approche de la sortie de LOL 2.0, prévue le 11 février, une chose a évolué, mais demeure : le lien entre une mère et sa fille. Dans ce nouveau volet, la comédienne retrouve un personnage qu’elle connaît presque par cœur, et relève le pari risqué de rejouer dans un film générationnel devenu mythe, pour y raconter son époque. Rencontre avec une actrice qui ne regarde pas en arrière, et ambitionne ce rôle comme un prolongement, intime et cinématographique.

Est-ce que l’idée de construire une suite à ce film culte a mûri à deux, entre vous et votre mère, Lisa Azuelos ?
À l’origine, c’était que ma maman, elle avait écrit une première version du film avec Frédéric Da (réalisateur), qui était destinée à Christa Theret. Christa lui a très gentiment répondu que, malheureusement, elle était passée à autre chose dans sa vie et qu’elle n’avait pas forcément envie de retourner dans une période LOL, de se remettre dans ce mood-là. À ce moment-là, elle s’est posée la question d’arrêter le projet ou pas, mais l’histoire était tellement prenante, Sophie Marceau l’avait adorée aussi, c’est là que je suis intervenue en lui disant : “Non, on ne peut pas laisser tomber, moi, j’ai plein d’histoires à raconter sur ma génération, sur cette génération post-études. Donc, viens, on écrit sur ça, on ne change pas le rôle de Sophie, puis j’ai envie d’avoir une expérience d’écriture avec toi”. L’idée a un peu mûri entre nous, et à force de propositions, ça lui a beaucoup parlé, et on a commencé à écrire toutes les deux.

Les suites de films culte sont évidemment ultra attendues, parfois redoutées. Est-ce que vous avez peur de la réaction du public, du fameux : "ils n’auraient pas dû" ? Comment est-ce que vous abordez cette sortie ?
Ça fait deux ans que je me mords les doigts avec cette peur-là, avec la peur de décevoir. Ça vient du doute et de l’envie de créer une histoire à la hauteur - à la hauteur du premier et de l’attente. Mais maintenant qu’il est terminé, je ne peux plus rien faire, ça y est, il est dans les mains du public…

“Je me suis beaucoup inspirée de la rigueur de Sophie Marceau.”

Comment avez-vous abordé votre personnage au début du projet ? Vous sentiez une potentielle difficulté ? Ou à l’inverse, c'était un projet qui vous apportait aisance et légèreté ?
C’était plus difficile que pour mes autres rôles. Souvent, quand on aborde un rôle en tant que comédien, il y a un texte qui est écrit et c’est à partir de ce texte que l’on va se créer la psychologie et se réapproprier le personnage. Pour LOL 2.0, c’était le chemin inverse. Il fallait ramener le travail du corps, et ramener une candeur tout en ayant écrit le texte pendant deux ans. Je devais lâcher le côté analytique et omniscient, pour le créer. En fait, là, je savais tout, et pour le jouer, il ne faut rien savoir. Il faut vraiment l’aborder de manière très candide.

En plus de ça, il y avait le fait que vous étiez dirigée par votre mère, Lisa Azuelos, c’est quand même assez particulier. Comment ça a influencé votre manière de jouer ?
À la fois, c’est super, parce qu’on se connaît tellement bien… Elle connaît mes forces et mes failles. C’est hyper agréable de jouer avec quelqu’un qui peut avoir cette honnêteté dans son regard. En même temps, il a fallu redéfinir des limites. Habituellement, ma mère, c’est ma meilleure amie, et vice versa, je suis son support émotionnel et elle est le mien. Sur le tournage, on a dû réapprendre à ne plus l’être.

Thaïs Alessandrin ©DR

Comment avez-vous fait concrètement pour garder cette distance-là entre le lien intime et le travail de cinéma ?
Personnellement, dès le premier jour, j’ai commencé à l’appeler Lisa et plus maman. Ce qu’elle n’a pas du tout apprécié [Rires], mais qui, pour moi, était important. Maintenant, tu n’es plus ma mère, tu es ma réalisatrice et je suis ton actrice, on se retrouvera en tant que mère et fille dans quelques mois. Dans le même temps, c’est toujours compliqué, parce qu’on est tellement proches. Il y a eu une fois où on s’est un peu engueulées parce qu’on n’arrivait plus, du coup, à bien communiquer. On avait tellement peur d’en rajouter dans l’assiette de l’autre qu’on n’osait même plus dire les choses. Il y a eu ce moment où on s’est disputées. Ça a duré vingt minutes et ça s’est réglé.

Il est important, ce moment, pour repartir à 0…
Exactement, il fallait que ça pète à un moment !

Sophie Marceau est une figure hyper forte du cinéma français. Qu’est-ce que ça représentait pour vous de jouer avec elle ?

C’est de l'apprentissage. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été sur un plateau, donc j’y avais presque perdu mes marques. L’observer a été hyper énergisant et inspirant. C’est le mot que je cherchais : inspirant. Parce que c’est une actrice qui arrive à être tellement connectée au moment présent, au moment où on dit : "Action", elle vit les choses à 100 %, je me suis beaucoup inspirée de sa rigueur. J’ai fait pas mal de mimétisme avec elle dans sa manière de travailler, en même temps, elle a une sorte de douceur et une manière de connecter avec toi, en tant que comédienne, qui est hyper belle. Je me suis sentie très vite prise sous son aile, tout en ayant la légitimité d’être en face d’elle. C’était un accueil à rejouer ensemble, après autant d’années.

“Je pense que ce que les réseaux ont beaucoup changé, c’est notre capacité à s’ancrer dans une vie et à choisir.”

Justement, les années passent et le film parle des rapports parents-ados aujourd’hui, dans un monde ultra-connecté, celui des réseaux sociaux, qui est le nôtre, mais qui n’était pas forcément le leur. Selon vous, qu’est-ce qui a le plus changé par rapport aux générations précédentes ?

Dans le film, il y a une grande utilisation des réseaux sociaux parce qu’aujourd’hui, on se raconte aussi bien à travers notre narrative que la narrative de nos réseaux. Notre algorithme sur Instagram va dire quelque chose de nous. Les réseaux sociaux ont beaucoup changé notre manière d’apprivoiser le monde. Il y a une sorte de pression. Je sais que l’un des points de départ de mon personnage, dont j’ai beaucoup parlé avec ma mère, repose sur cette idée que sa génération cherchait à construire une vie et à s’y ancrer, tandis que la nôtre parle davantage de déconstruction et de la possibilité de vivre mille vies à la fois. Je pense que ce que les réseaux ont beaucoup changé, c’est notre capacité à s’ancrer dans une vie et à choisir. On a toujours l’impression de passer à côté de mieux, à côté de différent, et de ne pas faire les bons choix. Il y a une sorte de paralysie face aux choix, due aux réseaux, c’est ça le plus grand fossé, c’est le plus difficile.

Ça a été difficile de traduire ça à l’écran ?

Il y a plein de choses dans le scénario qu’on ne pouvait pas écrire en dialogue parce que c’est lourd. Ce ne sont pas des choses qui se disent, ce sont des choses qui se comprennent. Je dirais qu’il fallait faire attention à ne pas utiliser les réseaux sociaux de manière gênante, aussi, ce qui est souvent le cas dans les films.

Il y a un fort sentiment d’incompréhension chez les jeunes adultes, et de solitude face à l’océan d’informations, ainsi qu’une incompréhension du côté des parents. Sans forcément chercher à résoudre ces sujets, à quel point c’est important, selon vous, de montrer, à travers des succès populaires comme LOL 2.0, que ce sont des sentiments qui peuvent être universels ?

Le cinéma, c’est prendre conscience des choses qu’on fait parfois inconsciemment. Le cinéma, c’est voir à travers les films des choses qui font partie de nous, projetées sur d’autres personnages, d’autres vies. C’est parfois plus fort que de se rendre compte de ses propres incapacités ou capacités.

"Le rapport aux réseaux peut être paralysant. La seule manière de se battre contre ça, c’est d’être connecté à l’énergie du vivant, donc à l’énergie de l’amour, de la sexualité, de toutes ces choses-là qui sont sensorielles."

Qu’aimeriez-vous que les jeunes de votre âge ressentent en voyant le film ? Et à l’inverse, qu’est-ce que vous aimeriez que les parents comprennent en le regardant ?

Pour les jeunes, c’est une invitation à se regarder de moins près, à mettre plus de légèreté dans ce rapport à l’autre, de faire les choses par plaisir et non par besoin de les montrer, se reconnecter à l’énergie du vivant. Quand je disais que le rapport aux réseaux pouvait être paralysant, je pense que, dans notre génération, on est tellement bombardés d’informations négatives toute la journée que, parfois, on se demande même pourquoi avancer dans la vie, pourquoi faire des choses alors que le monde va si mal.

Thaïs Alessandrin ©DR

Oui tout à fait, il y a de réelles études là-dessus…

Voilà, et je pense que, dans le cerveau, ça crée une vraie tétanie. Et en même temps, la seule manière de se battre contre ça, c’est d’être connecté à l’énergie du vivant, donc à l’énergie de l’amour, de la sexualité, de toutes ces choses-là qui sont sensorielles, plus qu’émotionnelles, plus que dans l’image. En ce qui concerne les parents, c’est vraiment d’être à l’écoute, de ne pas fermer le dialogue avec la jeunesse. C’est un film qui invite à ne plus se juger, à ne plus juger l’autre.

Qu’est-ce que vous pensez qu’il faut esquiver dans le cinéma ?
L’envie de plaire à l’autre !

"LOL 2.0" en salle le 11 février.  

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