INTERVIEW

Johnny Jane : "J'ai préféré l'exercice de la simplicité pour procurer des émotions fortes."

Publié le

29 octobre 2026

Avec L’Heure bleue, son deuxième album, Johnny Jane referme le chapitre du "sale gosse" masqué d’Attitude pour ouvrir celui d’un chanteur à nu. Entre piano, guitares et batterie entêtante, le Parisien d’adoption, formé à Orléans puis aux Beaux-Arts de Bruxelles, y raconte un amour impossible dans "Il faut que tu m’attendes", sorti avec un clip live tourné en une seule prise à 6h du matin ; la vanité du milieu parisien dans "Les Roses" ; mais aussi, sans détour, son combat contre l’alcool dans "Glouglou". Cet instant suspendu entre nuit et jour, il en fait le symbole d’une renaissance : la nuit pour son passé, l’angoisse et l’addiction, le bleu pour un avenir qu’il veut plus lumineux, jusqu’à "5 h 22", sa promesse d’aller vers la lumière. Fils d’un père peintre et pianiste et d’une mère éprise de Cesária Évora, il revendique la simplicité de quatre accords et de peu de mots pour atteindre l’émotion pure. À l’approche d’un Zénith parisien, il se livre sur l’instinct, la fragilité, la scène, une jeunesse qu’il soutient sans s’en dire le porte-parole, et sur ce qu’on peut lui souhaiter : du soleil, du bleu, et que le rouge disparaisse.

Johnny Jane ©Dario Holtz

Vous avez dévoilé le clip de "Il faut que tu m'attendes". Cette chanson sonne à la fois comme une supplique et comme un ordre. Qui parle dans cette chanson, et qu'est-ce qui vous a donné envie de l'écrire ?

Au départ, c'est parti d'une mélodie au piano. J'avais trouvé cette phrase : "Il faut que tu m'attendes", qui revenait souvent. Je l'ai laissée en mémo vocal, parmi d'autres idées, pendant deux ou trois mois, et je l'ai finalisée trois ou quatre mois après. Assez tard, quand même. On peut évidemment l'entendre comme un ordre, c'est vrai. Mais moi, je la voyais plutôt comme une achronie : un temps qui n'existera jamais. Dans la chanson, on s'éloigne tous les deux.

Un amour impossible…

Oui. "Il faut que tu m'attendes", c'est le rêve d'un moment qui n'arrivera jamais. C'est comme ça que je l'ai ressentie : quelque chose d'impossible. Je ne pouvais pas imaginer la personne revenir. C'était plutôt un cri du cœur face à cette séparation, qui devait arriver dans tous les cas.

Vous racontez le désarroi de deux êtres passionnés qui ont choisi des chemins opposés. C'est de l'autofiction, de l'observation, ou un peu des deux ?

Pour le coup, c'est une histoire vraie. J'ai reçu des messages de gens qui me demandaient ce que je voulais vraiment dire dans cette chanson. On m'a même dit qu'il y avait une forme d'égoïsme, en tout cas d'égocentrisme. J'ai pu en parler avec eux, je trouve ça intéressant de débattre. On peut y voir ça, mais je ne pense pas que ce soit dans cet esprit que je l'ai écrite. C'est plutôt un cri du cœur, passionné. Et il y a le pont, le bridge, qui vient casser les paroles et la mélodie avec un changement d'accords. Là, je dis : "On s'est dit c'est pour toujours et plus longtemps." Je dis quand même que c'est vraiment fini. Mais je reviens à ce rêve, "Il faut que tu m'attendes" : et si ça avait marché ? Si les éléments, le temps, avaient été autrement, peut-être que ça aurait été possible. Il y a plusieurs lectures, mais je crois que je l'ai faite de manière très instinctive. Et c'est ce qui est beau dans la musique : les auditeurs et auditrices peuvent ressentir, se créer des images peut-être très différentes de ce que nous, on a l'impression de voir quand on crée.

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"L'intimité partagée en amour est tellement puissante. C'est inspirant au-delà de tout."

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Vous avez choisi de sortir le titre avec une session live. Pourquoi ce format ? Qu'est-ce que le live apporte à la chanson que le studio ne dit pas ?

Je voulais faire un visuel pour cette chanson parce que je la trouvais importante. Mais je ne voulais pas d'un clip littéral, avec deux personnes qui courent sur des chemins opposés et s'éloignent. Je trouve ça beaucoup trop littéral. Et j'aime trop cette chanson pour sa musicalité : la batterie, la guitare... J'avais envie d'un clip live. C'est un peu un truc à l'ancienne, que je vois peu dans le paysage aujourd'hui, et ça me faisait trop triper. On s'est dit qu'on allait le tourner juste après avoir shooté la cover, donc à 6h du matin. C'était intéressant comme performance. On n'a fait qu'une seule prise. On l'a fait un peu comme une performance. Comme la batterie est très entêtante dans ce morceau, j'avais envie de l'interpréter, et que la chanson reste libre d'interprétation visuelle.

Il y a aussi "Par cœur" et "Reste", ces chansons qui s'adressent à un personnage féminin. C'est un fil rouge de l'album ?

C'est surtout un fil rouge de ma vie. Une histoire d'amour qui n'est plus rien aujourd'hui, mais qui fait partie de ma vie. C'est peut-être ce qui m'a le plus marqué : des moments de passion, d'émotion. Forcément, quand on est dans la création musicale, on va chercher des émotions très fortes. Je pense que c'est pour ça qu'il y a pas mal de chansons d'amour dans le disque : elles se rattachent à des émotions très puissantes. Elles ne parlent pas forcément des mêmes choses, ni des mêmes moments. Mais l'intimité partagée en amour est tellement puissante. C'est inspirant au-delà de tout. Après, il y a aussi des chansons sur d'autres sujets, comme "Plan B", qui parle beaucoup plus de l'amitié, une amitié très forte. Donc je n'ai pas fait que de l'amour. Mais dans tout ce que j'ai pu faire, c'est ce qui me touche le plus, ce qui m'inspire le plus. C'est logique, je crois.

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"Quand je crée, je suis très ‘dans l'instant’."

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Vous avez grandi à Orléans, entre un père qui jouait Satie et Chopin au piano et une mère qui passait Cesária Évora et Manu Chao du matin au soir, avant de passer par l'Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Qu'est-ce que cette éducation vous a laissé dans votre façon de faire de la pop ?

Pour être très concret : mon père fait de la musique, et c'est lui qui a composé les accords du début de "Par cœur". Il y a donc une empreinte jusque dans l'album. Encore aujourd'hui, ça me suit. Après, c'était tout simplement beaucoup de culture à la maison, de la musique tout le temps, des CD. Quand on rentrait de l'école ou le week-end, il y avait toujours des disques qui tournaient. Mes parents sont très passionnés par la musique et la peinture. Mon père est peintre aussi. Et ma grande sœur — j'en parle dans le disque — est artiste. C'est elle qui m'a poussé à aller aux Beaux-Arts, moi qui étais paumé à 18 ans. Elle m'a beaucoup inspiré, notamment sur la passion pour la peinture. J'ai une grande passion pour l'histoire de l'art, en tout cas celle du XIXe et du début du XXe siècle. C'était une attirance puissante pour ces lieux. Vers 19-20 ans, j'ai eu un revirement vis-à-vis des Beaux-Arts. Un revirement vis-à-vis de l'élitisme — ce n'est pas tout à fait mon mot —, du fait de faire des trucs compliqués, de passer plus de temps à en parler qu'à faire. À ce moment-là, j'ai opté pour la simplicité, que ce soit en photographie, en arts plastiques ou en musique. Mon objectif, c'était de faire une chanson forte avec quatre accords et le moins de mots possible. Je trouvais qu'on passait trop de temps — en tout cas moi, j'étais vraiment comme ça — à chercher des seconds sens, des troisièmes sens aux œuvres, pour justifier une complexité qui n'avait pas sa place. Je pense que ça fait partie de moi, et aussi de l'histoire de ma mère. Quand j'étais petit, elle aimait les choses plus simples artistiquement. Elle écoutait des trucs simples : Cesária Évora, Lou Reed, ce genre de choses. Mon père m'a influencé dans l'autre sens : pour lui, il faut que la musique soit complexe, qu'il y ait des accords, des diminués, que ce soit riche. Si c'est juste un do majeur, un la mineur et un sol majeur, ce n'est pas assez ! Mais finalement, j'ai préféré l'exercice de la simplicité pour procurer des émotions fortes. Dans "Il faut que tu m'attendes", à part le pont, il n'y a que quatre accords, et je trouve que c'est ça. Après, "Par cœur", c'est la chanson de l'album qui a les accords les plus riches, les plus complexes. C'est mon père. Donc ça dépend. Je ne sais pas si j'ai bien répondu à ta question !

Johnny Jane ©Dario Holtz

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"J'assume le fait de ne pas être dans le déni face à l'addiction. Et comme je ne suis pas dans le déni, j'ai du mal à en rire."

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C'est très clair ! Dans votre univers, il y a ce mélange d'humour, de malice et d'émotion brute. Comment vous dosez cela ? Est-ce qu'il y a des sujets sur lesquels vous vous interdisez l'ironie ? Je pense à "Glouglou", où vous parlez frontalement de votre rapport à l'alcool.

Ça dépend des moments. Quand je crée, je suis très "dans l'instant". Ça va très vite quand je compose et quand j'écris. Je ne passe pas des heures, ni des jours, sur une chanson. Il y a plein de jets, parfois cools, parfois nuls. Sur 80 jets, j'en garde 30 pour aller plus loin ; sur 30, j'en garde 15 ; et sur 15, on en garde 10. C'est très instinctif. Prends "Magazine". Il est 23 heures, j'ai bu, on est cinq dans le studio, on commence une prod un peu punk, je trouve le petit gimmick de paroles, et je me laisse aller. Ça crée une chanson qui est dans la temporalité où je suis à ce moment-là. Je suis très malicieux, on rigole, on se lance des petits regards, on s'amuse. On est dans une sorte d'ego trip, mais drôle, avec beaucoup d'autodérision : "Je suis dans les magazines, mais moi aussi je suis une merde". On est fous, on s'en fout. "Glouglou", c'est l'inverse. J'arrive en studio à 11 heures, en gueule de bois pour la énième fois de la semaine. Je ne suis pas bien. J'ai des accords, et j'écris cette chanson en un quart d'heure. Dans ce moment-là, je n'ai pas du tout envie de rire ni de faire une chanson malicieuse, ce n'est pas mon mood. C'est de l'instant. Je ne pense pas m'interdire quoi que ce soit. Peut-on rire de tout ? C'est un grand débat, je ne saurais pas trop comment y répondre aujourd'hui. Par contre, depuis très longtemps, j'assume le fait de ne pas être dans le déni face à l'addiction. Et comme je ne suis pas dans le déni, j'ai du mal à en rire. Par exemple, je suis allé voir le film Garance il y a une semaine, je crois — même si je n'ai pas du tout adoré le film, il y avait plein d'incohérences. Au début, le personnage est dans le déni, alors elle en rit beaucoup. Moi, j'aurais du mal à en rire, à faire genre : "Je suis alcoolo, rien à foutre". Non, c'est grave, c'est chiant et c'est dur. Ça fait des années que je n'en ris plus car c’est un combat. À 18-19 ans, au début de l'addiction, j'en riais. J'étais presque fier de dire que j'étais foutu, parce que j'étais jeune et con. Vraiment très con à cette époque-là. Je buvais des bières et des canettes tout seul, et je ne me disais pas que c'était grave. Je me disais que je m'en foutais, je me voyais comme dans un film. Je le dis dans "Glouglou". Et à un moment, j'ai compris qu'il y avait un problème, que je ne pouvais plus m'en passer. J'avais déjà 20-21 ans, c'était avant le Covid, et j'avais déjà fait des cures. Là, je n'en ai plus rigolé du tout. Mais peut-être qu'un jour, si j'arrive à me soigner et à m'en sortir définitivement, je rigolerai de cette période-là. On en fera peut-être une chanson. Donc ce n'est pas interdit à jamais.

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"Dans ‘L'Heure bleue’, il y a l'idée que le masque s'en va. Je suis de moins en moins ce sale gosse que j'ai pu incarner plus jeune."

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On vous décrit souvent comme un mélange de sale gosse et de poète. Lequel des deux écrit les chansons, et lequel monte sur scène ?

Parfois, je vais chialer, parce que je pleure beaucoup, devant un coucher de soleil, ou devant une très belle vidéo — par exemple des jeunes, sur la musique de Little Miss Sunshine. Je me réveille le matin, je vois des jeunes manifester, hyper soudés, c'est hyper beau, ça me fait chialer. Et le sale gosse vient souvent avec l'alcool, malheureusement. Avec le côté masque, comme sur la pochette d'Attitude, mon premier album. Le masque peut être très présent : c'est une façon de me protéger de cette sensibilité qui pourrait me dévorer. Je suis souvent plus sale gosse sur scène, parce que c'est très compliqué pour moi. Je le dis dans "Glouglou" : je crois que je n'ai quasiment jamais fait un concert sobre de ma vie. Je suis très timide, j'ai parfois du mal avec la foule, ne serait-ce que le fait de monter sur scène. Mais il y a des moments où, même si j'ai bu, même si au début du concert j'arrive avec des lunettes de soleil et une attitude de sale gosse, au bout d'une heure, en jouant mes chansons les plus profondes, je finis par chialer sur scène. Et là, tout s'écroule, y compris le masque que j'ai pu créer. Dans Attitude, il y avait cet esprit-là, l'idée du masque, dans beaucoup de chansons, jusqu'au titre de l'album. Dans L'Heure bleue, il y a l'idée que le masque s'en va. Je suis de moins en moins ce sale gosse que j'ai pu incarner plus jeune. Aussi parce que je suis de plus en plus conscient de l'addiction, dans la recherche de la vérité, à vouloir ne plus avoir de substances, de produits. Ça ne veut pas dire que je suis plus poète qu'avant — peut-être un peu —, c'est juste une transformation.

Johnny Jane ©Dario Holtz

Votre voix passe du grave à l'androgyne, vous avez des cheveux blond platine qui sont devenus un peu votre signature. Est-ce que vous jouez consciemment avec ces contrastes, ou c'est venu naturellement ?

J'ai une voix grave quand je parle. Quand j'étais au conservatoire de théâtre, on avait un cours de chorale. C'est à ce moment-là que j'ai commencé à apprendre un peu la musique, et ça m'a beaucoup aidé. Sans ça, je n'aurais jamais fait de la musique comme aujourd'hui, c'était vraiment important. À la chorale, j'étais basse ou baryton-basse, je ne sais plus. Mais j'adorais monter dans les aigus, déjà à 16 ans. Au piano, j'adorais imiter Adele, aller chercher la voix de tête et jouer avec. En plus, j'écoutais l'album rouge des Strokes, Comedown Machine. C'est un album où Julian Casablancas va beaucoup plus chercher sa voix aiguë que sur les deux ou trois premiers albums. J'adorais ça. Et à l'époque, vers 2010, quand j'avais genre 12 ans, j'écoutais aussi en français les BB Brunes et Adrien Gallo montait beaucoup dans les aigus. Ça m'a toujours inspiré. J'avais une voix grave, mais toujours ce défi d'aller dans les aigus. Donc naturellement, en studio, quand j'aime lâcher prise, j'y vais. Dans certains morceaux, je ne vais pas trop le faire, parce qu'il y a du contrôle et un texte très littéral que j'ai envie d'imposer. Alors que quand je suis en impro, je peux me permettre d'aller dans les aigus et de me lâcher.

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"‘L'horizon s'allonge, je n'ai plus mal au cœur.’  C'est une formule pour me rappeler que j'espère que demain, tout ira mieux."

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Votre album s'appelle L'Heure bleue : cet instant suspendu entre le jour et la nuit. Vous pouvez nous en dire plus ?

C'est un moment qui n'est pas rare, mais les belles heures bleues le sont, parce qu'il faut qu'il fasse beau… On sort de l'hiver ; moi, je la vois beaucoup au printemps, quand la nature renaît. Pour moi, L'Heure bleue symbolise vraiment une renaissance. La nuit, c'est mon passé, d'où je viens — pas depuis tout petit, mais par rapport à l'addiction, aux angoisses, aux tourments qui sont les miens. Et il y a le fait de voir le futur de plus en plus lumineux. C'est un peu le concept de l'album, même si je ne dirais jamais que c'est un album concept. Mais il y a des choses que j'ai installées. La dernière chanson, "5 h 22", symbolise l'heure bleue : c'est le dénouement. Et la première parle du début, de tout mon passé, qui remonte très loin. "5 h 22" ne parle que du futur : "L'horizon s'allonge, je n'ai plus mal au cœur." C'est une formule pour me rappeler que j'espère que demain, tout ira mieux. Dans "Puzzle", la première chanson que j'ai faite avec mes amis, une des plus vieilles, je dis en gros que je regarde devant, je regarde derrière, mais le juste milieu, je n'ai jamais su faire. Ce sera soit noir, soit blanc, il n'y aura pas de juste milieu. Et l'heure bleue, c'est un peu le moment du choix. C'est pour ça que sur la cover, il y a le rouge ou le bleu : le bleu est tout autour de moi, mais dans le cube, tout est rouge. C'est une question ouverte à moi-même. Je n'ai pas encore de réponse, je ne sais pas encore où j'en suis. Mais je sais que je suis à un moment de passage dans ma vie, et que c'est à moi de faire les bons choix. Toutes ces questions de choix, de mon instabilité, on les retrouve dans les paroles de l'album.

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"Il y a beaucoup de faux, de vanité à Paris, parfois même d'orgueil, dans certains quartiers. Je ne sais même pas après quoi les gens courent, c'est si futile, si vain."

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Deux ans après Attitude, "Les Roses" marque un tournant. Il y a un regard plus lucide sur Paris, sur la vingtaine, sur la célébrité qui passe. Vous dites : "Je sais comment finissent les roses." Qu'est-ce qui a changé dans votre écriture et dans votre rapport à la scène ?  

Je précise que ce n'est pas un hasard si "Magazine" est juste avant "Les Roses" dans l'album. "Magazine", c'est justement l'illusion, le truc hyper futile qu'on vient chercher quand on est jeune : la fashion week, tous ces trucs de con. Qu'est-ce qu'on en a à foutre ? Ça n'a pas de sens. C'est ridicule. Mais au début, on ne s'en rend pas compte. On est dans une sorte de performance, tout doit être optimisé au maximum, il faut tout faire. On est dans une course constante pour aller danser, prendre des places, faire tout ce qu'il faut faire, dévorer la ville et espérer briller, parce qu'on est dans la société du spectacle. En gros, il faut espérer être sur les écrans, et chaque jour sans ça est un jour perdu. J'étais vraiment là-dedans à fond. Aujourd'hui, je me demande si ce n'était pas du temps perdu. En fait non, parce que c'était aussi du temps pour apprendre. Mais il y a beaucoup de faux, de vanité à Paris, parfois même d'orgueil, dans certains quartiers. Je ne sais même pas après quoi les gens courent, c'est si futile, si vain. À la fin, on va tous mourir, on va tous redevenir la même poussière. C'est ça : "Je sais comment finissent les roses". C'est un constat sans solution. Un peu comme ce que fait souvent Aurélien Barrau avec une grande rhétorique, il parle beaucoup d'écologie, mais je ne l'ai jamais entendu proposer de solution. Ce n'est pas que je ne l'aime pas. Mais il critique, il observe. Dans "Les Roses", j'admets aussi être sans repère et sans futur. Mais dans "5 h 22", j'offre la possibilité d'un futur peut-être plus poétique, qui se passe peut-être dans quelque chose de plus spirituel. Je laisse la porte ouverte.

Johnny Jane ©Dario Holtz

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"Ma position, ce n'est pas celle d'un artiste qui fait des chansons militantes, mais d'un artiste qui, à côté, est militant."

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Il y a aussi "Plan B", comme un hymne doux-amer pour une génération suspendue entre insouciance et responsabilités de l'âge adulte. Avec tout ce qui se passe en France en ce moment, c'est un peu le chaos. Est-ce que vous vous sentez porte-parole de la Gen Z, ou l'un des siens ?

Je suis allé à la manif, donc je les soutiens à fond, bien sûr. Gloire à la jeunesse, il n'y a pas de débat. Qu'ils arrivent à faire ce que nous, plus jeunes, on n'a pas réussi. Qu'ils fassent mieux, j'espère. Mais je ne suis pas un porte-parole. Je suis juste un soutien, comme tous les parents sont un soutien pour leurs enfants, comme on devrait tous l'être, dans ce système qu'on a envie, je pense, de combattre. Il faut aussi combattre les médias. Dans "Plan B", je parle de "comme avant", mais pas de génération. Je parle plutôt de moments de vie. Et je soutiens la jeunesse. Ce qui se passe à plein d'endroits est très beau, et je pense que ça continue en ce moment. Je ferai peut-être des chansons là-dessus. Mais je n'en suis pas au point de Renaud à l'époque, qui faisait des chansons vraiment pour les manifs, pour pousser la jeunesse. Pour l'instant, dans mes disques, il y a quelque chose de plus intime. Je n'ai pas encore abordé l'analyse de la société, je n'ai pas encore fait de chanson qu'on pourrait dire politique. Donc ma position, ce n'est pas celle d'un artiste qui fait des chansons militantes, mais d'un artiste qui, à côté, est militant. Ce n'est pas la même chose. Ça se trouve, demain, je ferai un album sur la politique et j'enverrai des billes à tout le monde. Mais pour l'instant, ce n'est pas ce que je fais.

Johnny Jane ©Dario Holtz

Vous avez fait la Cigale, le Trianon, l'Olympia, et il y a des dates prévues, dont un Zénith à Paris. Qu'est-ce que ça représente pour vous ? Comment vous imaginesz ce spectacle : plutôt intime et poétique, plus électrique et débraillé, ou un mélange des deux ?

Pour être sincère, je n'ai pas encore commencé la direction musicale du live. Je n'ai pas tous les éléments. J'ai des idées, mais on n'a pas encore fait la création lumière, tout ça. Il y a encore plein de questions sans réponse. Mais je pense que le mot "poétique" marche bien. Il y aura aussi des moments qui resteront très bruts. J'ai fait un Trianon, il y a environ un an, et il y a eu des moments vraiment magnifiques, à jouer juste en s'écoutant, comme une sorte de jam avec mes musiciens et musiciennes. Ils sont très doués. J'ai une chance inouïe d'être avec cette équipe, ils sont trop forts. Donc, il y aura aussi des moments comme ça dans les prochains concerts, quelque chose d'hyper dénudé. Je pense à "Par cœur", par exemple : on va la jouer à l'instinct, sans clic à mon avis — ce n'est pas encore décidé —, pour la ressentir à 100 %. Et sur d'autres chansons, on va assumer quelque chose de plus grand, de plus électronique, avec plus de stems. On va encore jouer sur le contraste, sur la sensation de vivre plein d'émotions différentes dans un seul live. En tout cas, toujours essayer de ne pas faire un truc de recette. C'est souvent la malédiction des artistes : on fait un truc qui marche, on se dit que ça marche, donc on continue. Parfois, il faut se faire violence pour ne pas tomber dans la recette.

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"Je pense que ce que j'esquive le plus dans la vie, c'est moi-même."

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Qu'est-ce que vous esquivez dans la musique ?

En tant qu'anxieux, j'ai de gros problèmes de crises d'angoisse, donc je suis dans l'évitement de plein de choses. Par exemple, je ne prends pas l'avion. Mais si on parle d'esquive au sens d'un duel, d'un combat, comme au fleuret, en escrime… la plupart du temps, je dirais que je m’esquive moi-même. C'est con, mais c'est ça. C'est mon grand combat psychologique. Si j'ai bu autant, c'est pour me fuir. Pour éviter plein de choses, excuser plein de choses. C'était à cause des angoisses que j'avais en moi, parce que je ne comprenais pas ce que j'avais d'aussi anxieux et chaotique dans mon système nerveux. Donc je pense que ce que j'esquive le plus dans la vie, c'est moi-même.

Qu'est-ce qu'on peut vous souhaiter ?

Du soleil. Du bleu. Que ça aille dans cette direction, et que la promesse que je me fais dans "5 h 22" et dans l'album — aller vers la lumière — je ne la trahisse pas. Que je ne retourne pas vers mes démons, que j'aille au bout. Si j'ai fait cet album et que je me suis autant ouvert, c'est peut-être pour me soigner, pour aller mieux psychologiquement. D'être en bonne santé mentale. Musicalement, vous ne pouvez pas me souhaiter grand-chose, parce que je suis déjà très heureux de ce qui se passe. Je n'aime pas trop les promesses de résultats. Je fais confiance à Dieu là-dessus. Donc, il faut me souhaiter de regarder dans la direction du soleil, comme sur la cover, que le rouge disparaisse et qu'il ne reste que du bleu ciel. Que tout soit comme je l'aurais imaginé et rêvé.

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